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« L’autre face de la lune. Ecrits sur le Japon », de Claude Lévi-Strauss

17 Octobre 2011 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

A priori, rien à voir avec le Brésil, ni avec l’Argentine (quoique, en bon « américaniste », comme il dit, Lévi-Strauss ne cesse d’établir des ponts et comparaisons avec le continent américain – Nord et Sud), ni même avec l’Italie. Mais, si elle a un fort penchant pour les cultures latines, la curiosité de Passerelle est hétéroclite et aime puiser à toutes les sources.

 

C’est donc vers le Japon que m’a emmenée ma dernière lecture, piochée au coup de cœur sur la table d’une bibliothèque : un Japon fascinant, profond, mystérieux, que l’anthropologue Lévi-Strauss décrit comme « l’autre face de la lune », une sorte d’équivalent symétrique de notre culture occidentale, où les gestes quotidiens et millénaires sont les mêmes, mais à l’envers : comme le potier qui pousse son tour du pied gauche, la scie que le bucheron tire vers lui au lieu de la pousser, l’aiguille de la coutirère qui est poussée sur le fil et non le fil dans le chas, et l’étoffe piquée sur l’aiguille au lieu du contraire.

 

« […] Pour qui aborde l’histoire non pas, si j’ose dire, par la face visible de la lune – l’histoire de l’Ancien Monde depuis l’Égypte, la Grèce et Rome – mais par cette face cachée de la lune qui est celle du japonologue et de l’américaniste, l’importance de l’histoire du Japon deviendrait aussi stratégique que celle de l’autre histoire, celle du monde antique et de l’Europe des temps archaïques.

Il faudrait alors envisager que le Japon le plus ancien ait pu jouer le rôle d’une sorte de pont entre l’Europe et l’ensemble du Pacifique, à charge pour lui et pour l’Europe de développer, chacun de son côté, des histoires symétriques, à la fois semblables et opposées : un peu à la façon de l’inversion des saisons de part et d’autre de l’équateur, mais dans un autre registre et sur un autre axe. »

 

À travers une série de petits textes (conférences, essais, critiques), c’est un Lévi-Strauss faussement modeste, prétendant ne rien connaître à la culture japonaise et bombardant son auditeur/lecteur de références relevant de la plus haute érudition, qui apporte son point de vue de soi-disant non-spécialiste sur un pays et une culture longtemps méconnus. Un profane sera probablement rebuté et découragé par certaines considérations en réalité assez pointues, mais il parviendra tout de même à comprendre les grandes lignes et recueillir le suc de la pensée de Lévi-Strauss : son admiration pour un pays qui a su relever le défi de la contemporanéité tout en préservant son patrimoine pluriséculaire, et qui mérite pleinement sa place au sein des grandes civilisations.

 

C’est d’ailleurs l’image que m’en ont donné les voyageurs de ma connaissance, fascinés par l’équilibre qui existe et se maintient au Japon – tandis qu’il se perd dans le reste de l’Asie – entre modernité et tradition.

 

Mais, comme le dit bien Lévi-Strauss en prémisse, ce regard porté sur le Japon, comme sur tout autre pays ou culture, est forcément biaisé par notre culture de départ. Cette réflexion m’a interpellée, car, non aboutie, in progress, elle m’accompagne depuis longtemps et je la partage, en de vastes et interminables questionnements, avec d’autres incorrigibles nomades sans cesse balancés entre leurs multiples identités et appartenances :

 

« À qui n’y est pas né, n’y a pas grandi, n’y a pas été éduqué ou instruit, un résidu où se trouve l’essence la plus intime de la culture restera toujours inaccessible, même si l’on a maîtrisé la langue et tous les autres moyens de l’approcher. Car toutes les natures sont par nature incommensurables. Tous les critères auxquels nous pourrions recourir pour caractériser l’une d’elles ou bien en proviennent et donc sont dépourvus d’objectivité, ou bien proviennent d’une autre culture et se ce trouvent de ce fait disqualifiés. Pour porter un jugement valide sur la place de la culture japonaise (ou de n’importe quelle autre) dans le monde, il faudrait pouvoir échapper à l’attraction de toute culture. Seulement à cette condition irréalisable pourrions-nous être assurés que le jugement n’est tributaire ni de la culture soumise à examen ni de l’une quelconque de celles dont l’observateur, lui-même membre d’une culture, ne peut consciemment ou inconsciemment se détacher. 

Y a-t-il une solution à ce dilemme ?»

 

Je n’en sais rien, et je continue, pour ma part, à explorer les méandres qui nous conduisent d’une culture à l’autre, leurs interfaces, points de contact, ressemblances et différences, symétries – ce foisonnement qui fait toute la richesse d’une « diversité culturelle » si rebattue, mais si essentielle.

 

 

Claude Lévi-Strauss, L’autre face de la lune. Ecrits sur le Japon, Paris, Seuil, 2011, 189 p., 17,50 €.

 

 

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