Le « candomblé » : entre danse et transe
Les esclaves, interdits de pratiquer leur propre religion, et forcés de se convertir au catholicisme, trouvaient dans le candomblé le moyen de cacher leurs dieux d'Afrique sous les traits des saints catholiques ; pour les missionnaires, cela permettait, en greffant les notions chrétiennes sur les rites et croyances africaines et indigènes, de faciliter l'implantation progressive du catholicisme.
Mais le candomblé est longtemps resté confiné à la population noire esclave, prohibé par l'Eglise catholique, combattu par le gouvernement sous la dictature des militaires jusqu'en 1984. Aujourd'hui, c'est une religion populaire, qui, au Brésil, compte 3 millions d'adeptes (soit 1,5 % de la population totale) et 2230 « terreiros » (les maisons de culte), concentrés en particulier dans la ville de Salvador de Bahia (appelée aussi la « Rome noire ») ; et de secret et prohibé, le candomblé est devenu aujourd'hui au contraire reconnu et protégé par le gouvernement brésilien (qui subventionne certains terreiros) comme partie intégrante de la culture et du folklore brésiliens.
L'appartenance des esclaves à des groupes ethniques différents (Yoruba, Ewes, Fon et Bantou en particulier) a donné lieu à une grande diversité dans la forme du candomblé : d'une région et d'une ethnie à l'autre, les noms des divinités, les coutumes, la musique, les vêtements liturgiques et le langage sacré changent, se regroupant principalement autour de la culture Yoruba.
Le candomblé est une religion monothéiste, reconnaissant l'existence d'une puissance divine unique dont le nom varie selon les régions, et pratiquant le culte des « orixás » (prononcer « orichas »), des dieux d'origine totémique, associés aux éléments naturels (eau, forêt, feu, éclair, vent...) et à un saint catholique. Chaque orixá est doté d'une personnalité et de rites qui lui sont propres.
Dans la tradition du candomblé, chaque être humain est choisi par un orixá, que seul un babalorixá (prêtre) saura identifier ; cet orixá le protège et peut le posséder lors des cérémonies ; l'orixá est en fait à la tête d'une lignée d'"entités", des esprits d'humains morts, qui peuvent être incorporés par les initiés - la réalité est en fait plus complexe que cela, car une entité qui entrerait dans un corps humain représente trop d'énergie, et le ferait exploser ; l'entité se sert en fait du médium comme plan de projection, le chevauchant comme une monture dont elle tiendrait les rênes.
Les principaux orixás sont :
- Exu : appelé aussi « le dieu qui ouvre les barrières », il surveille les passages, ouvre et ferme les chemins, il dynamise, transforme et communique, il est le passé, le présent et le futur ; messager, il est le principal lien entre les hommes et les divinités. Sa couleur est le brun, le rouge ou le noir, ses minerais le bronze, le fer brut et la terre, son élément le feu, ses aliments la « farofa de dendê », la viande rouge crue et le citron vert pour la préparation de boissons alcoolisées dont il raffole (en particulier la cachaça), ses plantes le piment, l'ortie, la menthe, la feuille de tabac, ses animaux le bouc, le coq, les chevreaux.
Exu est irascible, amoureux, malin, créatif, impulsif, joueur, obscène, bref, ni complètement bon, ni complètement mauvais, peut-être le plus humain des Orixás.

- Ogum : orixá de l'agriculture, de la chasse et de la guerre ; sa couleur est le bleu marine, ses aliments le maïs, ses animaux les chiens. Il a inventé la forge et en a fait don aux hommes. Il est associé à Santo Antônio.
- Oxóssi : orixá de la chasse et des animaux, de l'abondance et de la nourriture ; sa couleur est le vert ou le bleu, ses aliments sont le maïs vert, les racines et les fruits, et il est associé à São Jorge.
- Obaluaiê : orixá de la terre, de la santé et de la maladie ; son nom signifie "variole", aussi ne doit-il pas être prononcé. Ses couleurs sont le noir, le blanc et le rouge, son aliment l'huile de dendê.
- Xangô : orixá de la foudre, des tonnerres et de la justice ; ses couleurs sont le rouge et le blanc, ses aliments le « quiabo » (un légume vert conique), le mouton et la tortue. Il est associé à São Jerônimo.
- Iansã : orixá des vents et des tempêtes ; ses couleurs sont le rouge et le brun, ses aliments les verdures et les légumes rouges.
- Oxum : orixá des eaux de rivière, de la beauté, de l'amour et de la fertilité ; sa couleur est le jaune, ses aliments le miel et le jaune d'œuf.
- Iemanjã : orixá des eaux de mer, des familles, des enfants et de la pêche ; ses couleurs sont le bleu clair, le blanc et le rose clair ; elle est associée à Nossa-Senhora-da-Conceição, et symbolise la maternité féconde, aux seins pleins et aux hanches généreuses.

- Nanã : orixá de la boue, matière première des hommes et de la mort ; c'est l'orixá la plus vieille et la plus vénérable.
- Oxalá : orixá le plus ancien, celui qui moule et donne vie aux hommes : le père de tous, associé à Nosso-Senhor-do-Bonfim, ou à Jésus-Christ.
Un panthéon complexe, où entre une centaine de divinités, chacune associée à une autre par des liens de parenté, et des légendes qui les mettent en scène, mêlant jalousies, rivalités, amours et guerres.
Le candomblé est régi par une hiérarchie religieuse divisée en sept « stades » (ou « degrés ») :
- « abiâ », le novice en attente d'initiation ;
- « iaô », l'initié dont l'orixá est reconnu par le babalorixá et qui devient ainsi « filho-de-santo » (« fils de saint ») ;
- « ebômi » le fils-de-saint qui, au bout de sept ans d'obligations, porte allégeance à son orixá ;
- « iabassê », le pratiquant dont l'orixá n'a pas été reconnu et qui se voit attribuer la responsabilité des préparations culinaires, et « agibonâ », celui dont l'orixá a été reconnu et qui se voit attribuer la responsabilité de s'occuper des futurs fils-de-saint durant les cérémonies d'initiation.
- « ialacê », le responsable des offrandes soumises aux divinités ;
- « baba-quequerê » ou « iaquequerê » : le « sous-commandant » du terreiro, qui doit veiller à son bon fonctionnement ;
- Le « babalorixá » ou « ialorixá » : le responsable suprême du terreiro, de la conduite des cérémonies religieuses, des rites et de la liturgie.
Le candomblé est aujourd'hui pratiqué dans le cadre d'associations officiellement reconnues, et lié à des revendications pour la reconnaissance de la culture noire et afro-brésilienne au Brésil.

On peut le voir comme une simple mascarade, un fétichisme superstitieux, un rite frénétique, un mystère insoluble, une cérémonie de magie noire, il n'en reste pas moins l'expression sincère d'une ardente spiritualité et d'une culture qui puise ses racines au cœur de trois continents, réunissant l'Afrique, l'Europe et l'Amérique dans une même « comm-union ».
[1] Bien qu'il y ressemble fort, il ne faut pas confondre le candomblé avec le vaudou haïtien et la macumba.