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Secrets bolonais

17 Novembre 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Italie & Cie

De Bologne voici quelques petits secrets, de Polichinelle pour certains, insoupçonnés pour d’autres…

 

Bologne est une cité médiévale, truffée de symboles liés à des références bibliques, elles-mêmes empruntées à d’anciens rites païens ; comme toute cité médiévale, la ville était entourée de murs, qu’on appelle encore aujourd’hui les « mura », et qui étaient percés de portes par lesquelles rentraient ceux qui étaient autorisés à pénétrer, donc, « intra-muros » ; à Bologne, ces portes sont au nombre de douze : comme les douze apôtres, les douze mois de l’année, les douze heures de la journée…




Bologne peut donc se parcourir comme une montre, et les rues principales font figure d’aiguille, partant du centre (Piazza Maggiore) vers chacune des douze portes. Il est facile de s’orienter dans Bologne, et si jamais l’on se perdait dans l’un de ces « vicoletti »[1], l’on aurait tôt fait de retrouver son chemin en levant le nez au ciel et en cherchant des yeux les Deux Tours, épicentre de la vie bolonaise.

 

Bologne était, au Moyen-Age, constellée de tours, plus ou moins hautes, par lesquelles les dynasties de l’époque signifiaient leur puissance, politique, militaire et économique – symbole, phallique s’il en est, dont l’on trouve des vestiges dans nombre d’autres cités médiévales italiennes, en Toscane en particulier.

 

Rien qu’à Bologne, on en compta jusqu’à 180 (chiffre un peu surestimé après révision) ; la plupart furent détruites ou s’écroulèrent, dès le XIIIè siècle ; mais certaines ont survécu aux tremblements de terre, aux bombardements, aux incendies, comme ces « Due Torri » (« Deux Tours ») qui constituent aujourd’hui encore le symbole de Bologne :




la Torre Asinelli et la Torre Garisenda, du nom de deux puissantes familles bolonaises, furent édifiées au début du XIIèsiècle ; elles étaient reliées par une passerelle située à 30 mètres de hauteur, détruite dans un incendie en 1398. Indice de l’importance de ces tours jumelles par le passé, elles sont citées par Dante dans sa Divine Comédie, où il compare, avec sa puissance poétique qu’aucune traduction, si fidèle soit-elle, ne saura jamais rendre, la Garisenda au géant Antée : 

 

« Qual pare a riguardar la Garisenda

Sotto ‘l chinato, quando un nuvol vada

Sovr’essa sí, che ella incontro penda ;

tal parve Anteo a me che stava a bada

di vederlo chinare e fu tal ora

ch’i’ avrei voluto ir per alta strada. »[2]

 

« Comme il semble que va tomber la Garisende,

Quand on voit au-dessus un nuage passer,

Tel me parut Antée, à le voir se baisser :

Et, dans l’anxiété de ce terrible doute,

(…) j’aurais désiré de prendre une autre route. »[3]

 

Quant à l’Asinelli, on peut monter à son sommet ; et du haut de ses 97,2 mètres, au bout de 498 marches et d’un bon exercice abdos-fessiers, essoufflé mais heureux, l’on est récompensé par une vue splendide sur Bologne (qui apparaît alors plus « rossa » que jamais dans son étendue de toits de brique), les collines alentour, et les Apennins, au loin…


 


 

Mais attention : une superstition veut que monter en haut de la tour avant d’être « laureato », c’est-à-dire diplômé d’une « laurea »[4] (l’équivalent, avant la récente réforme du LMD, de la maîtrise universitaire) porte malheur… jeunes étudiants s’abstenir ! J’ai respecté la tradition, et n’ai gravi les marches qu’une fois mes examens dûment validés...  Les « Due Torri » constituent ainsi l’exemple d’un édifice passé parfaitement intégré à la vie actuelle ; d’ailleurs, c’est, avec le « Nettuno », un lieu de rendez-vous classique de la population estudiantine.


 


 

Le « Nettuno » est une fontaine monumentale située Piazza Nettuno, juste à côté de Piazza Maggiore. Les Bolonais l’appellent familièrement « Il Gigante » (« Le Géant ») en raison de ses grandes proportions. Il a été commandé par le cardinal de Bologne, Charles Borromée, en hommage à son oncle maternel, qui venait d’être élu à la tête du Pontificat sous le nom de Pie IV. La fontaine fut conçue en 1563 par l’architecte palermitain Tommaso Laureti, et surmontée d’une statue en bronze du sculpteur flamand Jean Boulogne de Douai, dit « Giambologna ». Ce dernier voulait, paraît-il, doter le Neptune d’un membre génital fort proéminent, mais l’Eglise le lui interdit ; l’artiste, astucieux et salace, dessina alors sa statue de façon à ce qu’un certain angle de vue[5] fasse partir le pouce de la main gauche tendue en avant directement du bas-ventre, comme un phallus en érection, si vraisemblable que les prudes dames de Bologne en étaient troublées, et que l’Eglise fit mettre des pantalons de bronze au Neptune…

 

Une autre superstition estudiantine veut qu’avant un examen important, le candidat fasse deux fois le tour de la fontaine, dans le sens contraire aux aiguilles d’une montre, de même que Giambologna tourna deux fois autour du piédestal en réfléchissant à la réalisation de son Neptune ; le succès du sculpteur devrait alors rejaillir, comme l’eau de la fontaine, sur l’étudiant, et lui porter chance pour son examen…

 

Je n’ai pas vérifié si le taux de réussite s’en trouvait accru, mais il est certain que la vie sociale y gagne : la fontaine, avec ses nymphes avachies dont les mamelles font gicler l’eau en abondance, est d’un érotisme lascif – rien d’étonnant à ce qu’elle reste un point de ralliement, et de rendez-vous galant…

 



[1] Petite ruelle étroite.

[2] Dante Alighieri, Divina Commedia, Inferno, XXXI, 136-140

[3] Dante Alghieri, Divine Comédie, Enfer, XXXI, 136-140, traduction en vers français de François Villain Lami, Paris, Librairie Internationale, 1867.

[4] Du latin laurus, “laurier”, symbole de la dignité doctorale attribuée aux plus grands poètes du passé ; les étudiants qui passent l’examen final de la « laurea » sont donc traditionnellement coiffés d’une couronne de laurier, rite encore pratiqué dans les universités italiennes, et tout particulièrement à Bologne.

[5] En vous plaçant à la sortie de la Sala Borsa et en regardant en direction de la basilique de San Petronio, vous ne manquerez pas cette audacieuse illusion d’optique, sympathique pied de nez aux bigoteries de l’Eglise…

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