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Santiago du Chili

27 Mai 2010 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Voyages - voyages

Santiago : j’arrive à la nuit tombée[1], sans difficulté aucune pour changer un peu de monnaie et prendre le métro qui mène au Moai Viajero Hostel[2], dans le quartier branché de l’Avenida Brasil.

 

Le métro de Santiago, à la différence de celui de Buenos Aires, est moderne, spacieux, bien aéré et bien organisé, décoré dans certaines stations par de grandes fresques d’art mural : j’ai toute de suite l’impression d’une ville jeune, dynamique, cultivée et effervescente, ce que mon bref séjour dans la capitale du Chili ne fera que confirmer.

 

Par contre, comme dans tout métro un vendredi en début de soirée, les wagons sont bondés, et je suffoque, pressée avec mon gros sac à dos au milieu des autres voyageurs : et dire qu’il y a quelques heures à peine, le matin même, j’étais perchée à presque 3000 mètres d’altitude, seule au milieu des sommets enneigés ! Le contraste fut saisissant…

 

La gentillesse et la disponibilité des Chiliens, déjà remarquée lors de notre rapide escapade au Parque Torres del Paine, dans le sud du pays  (Patagonie chilienne) ne se sont pas démenties ; et le personnel du Moai Viajero Hostel s’est révélé des plus accueillants, à l’image de cette vieille maison coloniale qu’ils ont aménagée confortablement pour que les backpackers puissent se détendre et profiter des activités proposées par Santiago.

 

Je m’étendrai donc sur ce que d’aucuns considéreront comme un simple et négligeable détail, mais qui a pour moi toute son importance : le petit-déjeuner. Le matin, impossible pour moi de commencer la journée sans mon rituel bol de thé ; seulement alors, je commence à passer du stade grizzli au sourire civilisé et, parfois, je parviens même à émettre quelques sons qui pourraient faire office de conversation – les intimes reconnaîtront une situation familière…

 

Donc, après une bonne nuit de sommeil, quand je suis arrivée dans la cour intérieure du Moai Viajero Hostel, où de petites tables étaient préparées, avec une jolie vaisselle, un thermos plein d’eau chaude, des sachets de thé à volonté, et qu’il m’a suffi de m’asseoir pour que l’un des charmants hôtes m’apporte sur un plateau une assiette de fruits frais agrémentés de müesli et de yaourt, un petit pain tout frais tout croustillant et une coupelle de confiture maison, vous imaginez mon bonheur ! Les habitués des auberges de jeunesse sauront d’ailleurs comme moi en reconnaître la valeur, comparé avec ce que l’on peut vous servir (enfin, ce que vous devez vous servir) dans certains autres endroits…

 

Le Moai Viajero Hostel disposant également d’une véritable collection de guides touristiques de différentes éditions en différentes langues (probablement abandonnés là par leurs anciens propriétaires), j’ai donc pioché une édition française du Lonely Planet sur le Chili et profité de cette délicieuse matinée pour siroter mon thé au soleil tout en me documentant sur le pays, son histoire, ses coutumes, sa gastronomie, et les sites d’intérêt à Santiago pour organiser mon circuit du jour : il faisait un peu frais, comme un matin d’automne, quelques feuilles d’arbre tombaient parfois au sol, scandant ma lecture, et ce fut un très agréable moment, de ceux qui vous font lever du bon pied et de bonne humeur.

 

Je ne pouvais donc partir mieux disposée à apprécier Santiago, dont j’ai d’abord arpenté le centre historique, à commencer par la Plaza de Armas, animée ce jour-là par un Salon du Livre, mais aussi par des photographes « à l’ancienne » qui vous tirent le portrait avec un vieil appareil à trépied ;

 

Santiago - Plaza de armas, Fotografos

 

par le clapotis de la jolie fontaine centrale ;

 

Santiago - Plaza de armas 2

 

par un pasteur évangéliste, bible à la main, tentant de convaincre deux dames assises sur un banc de rejoindre ceux de son Église ;

 

Santiago - Plaza de armas, Evangelistas

 

par un personnel de l’Office du Tourisme, juché sur une monture bien étrange, arborant le slogan « Sigamos haciendo grande a nuestro país – Orgullosos de ser chilenos » (« Continuons à faire de notre pays un grand pays – Fiers d’être Chiliens »).

 

Santiago - Orgullosos de ser chilenos 1

 

C’est un slogan que j’ai remarqué par la suite à plusieurs reprises, sur les bus, les affiches, les murs… et je me suis dit qu’en France, ce genre de message simplement patriotique serait aussitôt catalogué FN et extrême-droite ; alors que, personnellement, je trouve au contraire important d’être fier de son pays, de ses racines, et de le dire : Cocoricoooo !!!

 

Sur la Plaza de Armas, se dresse la Catedral Metropolitana, construite au XVIIIè siècle dans un style néoclassique.

 

Santiago - Plaza de armas, Catedral

 

L’intérieur s’avère difficile à voir, car la messe est en train d’être dite, et il y a foule ! Toutes générations confondues, l’église est littéralement bondée, un samedi matin qui ne correspond, à ma connaissance (que l’on me corrige si je me trompe, il s’agissait du 24 avril), à aucune date spécifique du calendrier liturgique : j’avais lu, en me plongeant un peu sur la culture chilienne, qu’il s’agit d’un peuple encore très conservateur et très catholique, et cela semble se vérifier…

 

Un peu plus loin, l’Iglesia San Francisco, édifiée par Pedro de Valdivia lors de la fondation de Santiago et inaugurée en 1613, est un peu plus calme, imprégnée de la sobriété franciscaine, avec ses vieilles pierres et ses poutres de bois ; à côté, jouxtant l’église, l’ancien couvent transformé en Musée Colonial abrite des reliques ainsi qu’un élégant cloître, propice à la méditation…

 

Santiago - Iglesia San Francisco 3

 

Santiago - Iglesia San Francisco, Claustro

 

Longeant l’Avenida (ou « Alameda », autre terme utilisé ici) del Libertador Bernardo O’Higgins,

 

Santiago - Avenida Libertador 2

 

qui me rappelle d’autres avenues d’autres capitales d’Amérique Latine avec son flux continu de bus, taxis, voitures, au milieu de hauts immeubles alternant avec de vieux édifices coloniaux, j’arrive au Cerro Santa Lucía, un lieu important de l’histoire de Santiago.

 

 

Santiago - Cerro Santa Lucia 1

 

Ce « mont » (« cerro »), appelé jadis « Huelén » (qui en langue mapudungún signifie « douleur », « mélancolie » ou « tristesse ») par les peuplades aborigènes,  tire son nom actuel de la conquête espagnole : Pedro de Valdivia s’en empara le 13 décembre 1540, jour dédié à Santa Lucía de Siracusa, et c’est sur ce sommet de 69 mètres de haut, à 629 mètres au-dessus du niveau de la mer, qu’il fonda la ville de Santiago de Nueva Extremadura le 12 février 1541.

 

Les conquistadores arrivés dans la vallée du Río Mapocho l’utilisèrent comme point de reconnaissance/mirador. Ce n’est que dans les années 1870, précisément entre 1872 et 1874, que l’intendant de l’époque, Benjamín Vicuña Mackenna, lança le projet de transformation du mont, en le dotant d’étangs, de sources d’eau, de terrasses, de chemins, de jardins, de miradors, d’un édifice destiné à être un musée dans l’actuel Castillo Hidalgo, et des constructions typiques d’un parc urbain inspiré du paysagisme français, qui était alors fort à la mode.

 

Santiago - Cerro Santa Lucia 2

 

Santiago - Cerro Santa Lucia 7

 

On peut donc aujourd’hui s’y promener au gré des différents niveaux de terrasses reliés par d’élégants escaliers et y admirer Santiago et la Cordillère, au loin :

 

Santiago - Cerro Santa Lucia, Vista 1

 

un peu de calme et de verdure en plein centre-ville, que l’on apprécie encore mieux assis sur les bancs d’azulejos de la petite « Place d’Espagne ».

 

Santiago - Cerro Santa Lucia 8

 

Juste à côté, en descendant du cerro, le Barrio Lastarria, ses petites rues pavées et son ambiance un peu bohème attirent les amateurs de brocante et de livres d’occasion :

 

Santiago - Barrio Lastarria 2

 

Santiago - Barrio Lastarria 4

 

comme toujours dès qu’un livre est à portée de main, je jette un coup d’œil aux titres, et là, au milieu de nombreux autres ouvrages d’histoire et de littérature, je dégote les deux volumes du Canto General de Pablo Neruda[3] : bingo ! Même en négociant un prix, il me revient cher : 14 000 CLP, soit environ 20 euros : à ce prix-là, en France, j’ai deux, voire trois livres de poche neufs ! Pas mal de gens m’ont confirmé qu’au Chili, les livres sont chers. En Argentine au contraire, il y a partout de grandes opérations « promotion », avec, par exemple, 3 livres pour 20 pesos (environ 4 euros) ; j’ai même une fois vu un livre à 1 peso : comment peut-on vendre un livre à 1 peso ??? En général, ce n’est pas de la grande littérature, mais on peut parfois faire de bonnes trouvailles, et dans tous les cas, de tels prix ne peuvent qu’encourager à la lecture… et c’est un fait, les Porteños lisent beaucoup, partout : en attendant le bus, dans les cafés, dans le métro, dans la rue…

 

À Santiago, c’est sur un banc du Parque Florestal, baignant dans la douce mélancolie d’un parc à l’automne,

 

Santiago - Parque Florestal 3

 

que je m’en vais déguster une glace chocolat noir-orange/gingembre achetée chez le glacier artisanal Emporio La Rosa[4] (connu dans tout Santiago pour ses glaces de qualité et ses parfums originaux : fraise/poivre, mangue/thé vert, chocolat/basilic, framboise/menthe, pétales de rose…) et les premiers vers[5] du Canto General[6] :

 

« Amor América (1400)

 

Antes de la peluca y la casaca

fueron los ríos, ríos arteriales :

fueron las cordilleras, encuya onda raída

el cóndor o la nieve parecían inmóviles :

fue la humedad y la espesura, el trueno

sin nombre todavía, las pampas planetarias.

 

El hombre tierra fue, vasija, párpado

del barro trémulo, forma de la arcilla,

fue cántaro caribe, piedra chibcha,

copa imperial o sílice araucana.

Tierno y sangriento fue, pero en la empuñadura

de su arma de cristal humedecido,

las iniciales de la tierra estaban escritas.

Nadie puedo

recordar después : el viento

las olvidó, el idioma del aguafue enterrado, las claves se perdieron

o se inundaron de silencio o sangre.

 

No se perdió la vida, hermanos pastorales.

Pero como una rosa salvaje

cayó una gota roja en la espesura,

y se apagó una lámpara de tierra.

 

Yo estoy aquí para contar la historia.
Desde la paz del búfalo

hasta las azotadas arenas

de la tierra final, en las espumas acumuladas de la luz antártica,

y por las madrigueras despeñadas

de la sombría paz venezolana,

te busqué, padre mío,

joven guerrero de tiniebla y cobre,

o tú, planta nupcial, cabellera indomable,

madre caimán, metálica paloma.

 

Yo, incásico del légamo,

toqué la piedra y dije :

 

Quién

me espera ? Y apreté la mano

sobre un puñado de cristal vacío.
Pero anduve entre las floras zapotecas

y dulce era la luz como un venado,

y era la sombra como un párpado verde.

 

Tierra mia sin nombre, sin América,

estambre equinoccial, lanza de púrpura,

tu aroma me trepó por las raíces

hasta la copa que bebía, hasta la más delgada

palabra aún no nacida de mi boca.”

 

 

Les vers d’”Amor América” résonnant encore, comme un écho lointain et puissant, dans ma tête ivre de poésie, je m’en vais longer les rives apaisantes du Río Mapocho, bordées d’une allée de platanes et jonchées de feuilles mortes,

 

Santiago - Rio Mapocho

 

jusqu’au Barrio Bella Vista, un autre quartier branché de Santiago - les Santiagüeños le comparent au quartier de Recoleta, à Buenos Aires, pour son animation, ses restos, ses bars, ses boutiques trendy

 

Santiago - Barrio Bella Vista 1

 

mais aussi pour ses belles maisons envahies par la vigne vierge, comme “La Chascona”, l’une des propriétés de Pablo Neruda, que l’on peut aujourd’hui visiter[7].

 

Santiago - La Chascona 1

 

Cette maison un peu étrange fut commanditée par Neruda pour celle qui était alors sa maîtresse, et qui deviendra plus tard sa troisième épouse, Matilde Urrutia. Le nom “La Chascona” (l’”ébourriffée”) lui a été donné en référence à la chevelure de Matilde – Neruda avait d’abord songé à “La Medusa”, référence qu’il utilisait alors dans ses poèmes pour citer Matilde afin de conserver un semblant d’anonymat.

 

La maison est en forme de bateau, avec des ponts et des bastingages qui forment de petites terrasses d’où l’on peut admirer Santiago et la Cordillère,

 

Santiago - La Chascona 2

 

bien que le paysage ait beaucoup changé depuis l’époque de la construction de la maison… Aujourd’hui, la vue est encombrée par le grand immeuble de Telecom, en forme de téléphone portable – moins bucolique certes, que la vue dont Neruda devait jouir depuis son balcon !

 

Santiago - Edificio de Telecom

 

« La Chascona » se divise en trois espaces : l’un, en contrebas, était dédié à la vie sociale de Pablo et Matilde, qui y recevaient leurs amis artistes, écrivains, journalistes et politiciens ; un autre, domaine de la vie privée, était le refuge des amants ; enfin, tout en haut, se trouvait l’espace de travail de Neruda, avec une grande bibliothèque, un bureau et une salle de lecture. Le tout est meublé de manière totalement éclectique, avec des oeuvres d’art achetées ou reçues en cadeau de la part de nombreux amis artistes, et des pièces d’artisanat en provenance des différents pays où Neruda séjourna au long de sa carrière diplomatique. Ces objets ne se trouvaient pas tous dans cette maison à l’origine : Neruda avait en effet d’autres propriétés au Chili - il paraît par exemple que celle d’Isla Negra est vraiment très belle ; Matilde en a fait venir nombre de meubles et bibelots au moment où elle se lança dans la restauration de la maison, après que les militaires l’eurent saccagée lors du coup d’État de 1973, mettant feu à la bibliothèque et inondant la demeure. “La Chascona” a ainsi conservé un peu de son âme et, avec quelque imagination, on croira presque avoir aperçu, bien calé dans son fauteuil, la pipe à la bouche, un Neruda absorbé dans sa lecture, puisant dans les vers de Baudelaire, Edgar Poe, Garcia Lorca ou Gabriela Mistral (autre grande poétesse chilienne), une nouvelle inspiration…

 

À quelques pas de “La Chascona”, un funiculaire mène au sommet du Cerro San Cristobal, qui s'élève à 880 mètres au-dessus du niveau de la mer :

 

Santiago - Cerro San Cristobal

 

et j’avais bien calculé le timing de mon parcours, car j’y suis arrivée juste au moment du coucher de soleil

 

Santiago - Sol poniente

 

et j’ai ainsi pu contempler, au pied de la Vírgen de la Inmaculada Concepción,

 

Santiago - Virgen de la Inmaculada Concepcion

 

la nuit tomber peu à peu sur les sommets environnants et la ville de Santiago s’illuminer de mille et une lucioles… 

 

Santiago - Vista desde el Cerro San Cristobal 1

 

Santiago - Vista desde el Cerro San Cristobal 4

 

 

 



[1] Santiago a +1 heure de décalage avec Mendoza, qui fait, elle, partie du même fuseau horaire que Buenos Aires (GMT-3), soit GMT-4.

 

[2] Moai Viajero Hostel, Calle Riquelme, no 536, Barrio Brasil, Santiago, Region Metropolitana, Chile.

 

[3] Pablo Neruda, nom de plume de Neftalí Ricardo Reyes Basoalto (Parral, 1904 – Santiago de Chile, 1973), est considéré comme l’un des poètes les plus influents de son siècle : le romancier colombien Gabriel García Márquez saluait en lui « el más grande poeta del siglo XX en cualquier idioma » (« le plus grand poète du XXè siècle, dans toutes les langues ») ; son œuvre, immense, fut récompensée, entre autres, par le Prix Nobel de Littérature en 1971 et par un Doctorat Honoris Causa de l’Université d’Oxford. Il est aussi connu pour son activité politique, en tant que Sénateur de la République chilienne, membre du Comité central du Parti Communiste et pré-candidat à la Présidence de la République. Ses opinions, contraires au régime en place, l’obligèrent à s’exiler en Europe : un film merveilleux de 1994, « Il Postino », (« Le Facteur »), de Michael Redford, avec Massimo Troisi (décédé à la fin du tournage) et un fantastique Philippe Noiret, qui incarne en chair et en os le poète chilien, retrace la période que Neruda passa sur l’île de Capri, au large de Naples en Italie.

 

[4] Emporio La Rosa, Merced 291, Santiago, Chile ; Tel : [+56] 2 638 9257

 

[5] Traduire la poésie de Pablo Neruda serait de la haute voltige, je me contente donc d’en reproduire ici un poème, faisant appel à ceux qui en connaîtraient une traduction française digne de ce nom pour l’insérer ensuite et donner accès à ce texte merveilleux aux non-hispanophones.

 

[6] Alors Consul Général au Mexique, Neruda réécrivit son Canto General de Chile en le transformant en un poème sur le continent sud-américain, intitulé Canto General. Cette œuvre fut publiée au Mexique en 1950, et au Chili, clandestinement. Elle est composée de 250 poèmes regroupés en quinze cycles littéraires, et constitue (aux dires de Neruda lui-même), la partie centrale de sa production artistique. Presque tous les poèmes qui la composent ont été créés dans des circonstances particulièrement difficiles, quand Neruda vivait clandestinement au Chili, poursuivi pour être membre du parti communiste chilien et accusé d’ « enfreindre la Loi de Sécurité Intérieure de l’État et d’insulter le Président González Videla ». Peu de temps après sa publication, le Canto General avait déjà été traduit en une dizaine de langues.

 

[7] La Chascona, Fernando Márquez de la Plata 0192, Providencia, Santiago ; Tel/fax: (56 2) 777 8741 - 737 8712 ; horaires d’ouverture : du mardi au dimanche de 10:00 à 13:00 et de 15:00 à 8:00 hrs ; http://www.neruda.uchile.cl/chascona.html 

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