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Rosario, le berceau du drapeau

13 Juin 2011 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Voyages - voyages

8 & 9 juin 2010

 

La Posada Juan Ignacio[1], où je suis installée, est une belle demeure ancienne, transformée il y a quatre ans en auberge de jeunesse, mais qui conserve l’atmosphère d’une maison familiale (je dors en l’occurrence dans l’ex-chambre de « Tito », frère de la gérante), et, surtout, bénéficie d’une position très centrale : c’est donc à pied que je rejoins le centre, longeant l’élégant boulevard Oroño et ses édifices Belle Époque, parfois à demi masqués par une vigne vierge vorace et envahissante ;

 

Rosario - Boulevard Oroño 1

 

Rosario - Boulevard Oroño 2

 

Rosario - Boulevard Oroño 3

 

l’allée centrale, réservée aux piétons et aux cyclistes, est plantée d’arbres et de petites « installations » portant des messages écologiques. La lumière automnale donne à Rosario une atmosphère plus calme et intime que celle qui doit animer en été les rues de cette station balnéaire.

 

En bifurquant dans la « peatonal » (rue piétonne et commerçante) Córdoba, aussi nommée « paseo del siglo » en raison de ses élégants immeubles du XIXè siècle, je me sens soudain transportée en… Italie ! Les boutiques ont quelque chose d’italien, les cafés ont quelque chose d’italien, les physionomies des passants, leurs traits, leur accent, leur allure de « bella figura » ont quelque chose d’italien… rien d’étonnant dans une ville qui a accueilli plusieurs dizaines de milliers d’immigrés venus de la péninsule depuis la deuxième moitié du XIXè siècle.

 

La Catedral, par contre, n’a, elle, rien d’italien, si on la compare aux bijoux architecturaux que l’Italie compte parmi ses innombrables églises, basiliques, cathédrales, baptistères, campaniles, et autres merveilles d’art religieux ; et elle n’a rien d’exceptionnel non plus, si ce n’est un vitrail représentant les armées d’un général en lequel je crois reconnaître le fameux San Martín, « el libertador ».

 

Rosario - San Martin

 

Un peu plus bas, le Monumento Nacional a la Bandera s’élève de tout son orgueil patriotique, plus resplendissant encore en ce Bicentenaire de la Nation Argentine.

 

Rosario - Monumento Nacional a la Bandera 2

 

Mais pourquoi donc Rosario est-elle connue comme la « cuna de la bandera » (berceau du drapeau) ?

 

Le 27 février 1812, au bord du Río Paraná, Manuel Belgrano, l’un des pères fondateurs de l’Argentine,

 

Rosario - Museo Histórico Provincial 5

 

fit hisser par ses soldats le drapeau national – qu’il avait créé en s’inspirant de la cocarde argentine, avec deux bandes horizontales bleu ciel encadrant une bande blanche et au milieu le Sol de Mayo, en souvenir du Dieu du Soleil inca Inti. L’usage de ce drapeau ne sera officialisé qu’en 1816, lors du Congrès de Tucumán.

 

De ce monument imposant, qui me rappelle plutôt la lourdeur de l’architecture fasciste que l’élan révolutionnaire, le Río Paraná m’invite à une agréable flânerie le long de quais en pleine transformation : les docks en ruine, décrépis, squattés par des sans-abris jouxtent d’autres bâtiments restaurés, qui abritent désormais des restaurants VIP et des centres culturels (la ravissante Casa de la Poesía, le Centro de Expresiones Culturales…).

 

Rosario - Docks en el Río Paraná

 

Rosario - Pescadores en el Río Paraná

 

Rosario - Casa de la Poesia

 

Un peu plus loin, la Plaza de España offre un large panorama sur le fleuve,

 

Rosario - Río Paraná 2

 

et débouche sur le Parque de las Colectividades, une vaste esplanade où se retrouvent des amoureux sur les bancs publics, des adolescents jouant au foot, des solitaires méditant et regardant passer les bateaux, des joggeurs haletants… au loin, on aperçoit le pont Rosario-Victoria, un magnifique édifice de 60 km kilomètres de long.


Rosario - Parque de Colectividades 2

 

 

 

Rosario - Río Paraná 5

 

Rosario - Puente Rosario-Santa Fe

 

Je mange sur le pouce une « tarta de zapallito » :

 

Rosario - Torta de zapallito

 

les Argentins semblent apprécier les tartes salées (qui sont souvent en fait des tourtes) et on en trouve facilement dans les panaderías (l’équivalent de nos boulangeries) ; le « zapallito », comme son nom l’indique, est le diminutif du « zapallo » (la courge), une petite courgette ronde qui entre dans la préparation de nombreux plats en Argentine.

 

Et comme j’aime terminer mon repas de midi, même si c’est un simple casse-croûte, par un espresso revigorant (la petite pause qui s’impose si je veux pouvoir tenir toute l’après-midi, mais aussi un moment important de brève détente et de convivialité), je m’installe sur la terrasse ensoleillée au pied du Museo de Arte Contemporáneo[2], pour savourer lentement mon café tout en regardant les vagues du Río Paraná soulevées par la brise, avant d’attaquer les dix étages du MACRO (au sommet desquels se trouve le « mirador », qui offre une belle vue sur Rosario et le Río Paraná).

 

Rosario - Cafecito frente al Río Paraná

 

Ce musée est également appelé « Silo Davis », car installé dans un ancien silo cédé en 2003 à la municipalité, qui décida de le rénover et d’en faire l’une des annexes du Museo Municipal de Bellas Artes « Juan B. Castagnino ».

 

Rosario - Silo Davis, Museo de Arte Contemporaneo

 

Le musée abrite une collection permanente et des expositions temporaires. Certaines salles et œuvres sont intéressantes[3], d’autres me laissent totalement perplexe – comme souvent en art contemporain, domaine que j’essaye d’aborder très différemment des autres productions artistiques, sans préjugés, en néophyte que je suis : je me contente de regarder, sans autre ambition que de ressentir quelque chose (rire, sourire, dégoût, rejet, enthousiasme, admiration, sarcasme) face à une œuvre ; malheureusement, souvent, je ne ressens rien – et c’est ce qui m’inquiète le plus… mais peut-être n’ai-je pas la bonne approche ? Les spécialistes en la matière sauront peut-être nous indiquer une clé de lecture plus adéquate ? S’il y en a parmi vous, qu’ils se fassent entendre, haut et fort !

 

            À quelques pas du silo, la Secretaría de Educación y Cultura, installée dans une ancienne gare, qui héberge ce jour-là une exposition sur l’artisanat traditionnel en tissage et teintures.

 

Rosario - Exposición Artesanías Tradicionales 2

 

Après quoi, je retourne à la posada me poser pour siroter un maté, me réchauffant les mains autour de ma calebasse tandis qu’un pâle soleil de fin d’après-midi d’automne décline peu à peu…

 

Rosario - Otoño

 

Les pages culturelles du journal local, consulté par hasard, annonçaient pour le soir même une « charla » (rencontre-débat) sur la culture et les traditions « santafesinas » (i.e. de Santa Fe) avec Orlando Vera Cruz au Centro Cultural Bernardino Rivadavia : je me suis décidée à y faire un tour, et j’ai fort bien fait !

 

Orlando Vera Cruz est un chanteur santafesino, gaucho et fier de l’être !!! Pendant bien deux heures, inlassable conteur, il alternera des anecdotes de son enfance et de sa carrière avec des mélodies traditionnelles de Santa Fe et des arrangements personnels de poèmes de José Pedroni e Julio Niño (« Indio », « Cárcel », « Pajaro ») interprétés en solo avec sa guitare ; il revendiquera fièrement sa culture gaucha ; défendra farouchement les populations et cultures indias (« Donde hay una alta cuota de pobreza, hay una alta cuota de cultura »[4]) ; professera haut et fort un anti-impérialisme teinté d’amertume ; et décrira les mille et une facettes de Santa Fe, « tierra de hombre cordial y de mujer con coraje [5]», et ses conquêtes (« trigo, bandera, gauchaje, constitución »[6]) : un personnage haut en couleur, à la voix grave et suave, qui gratifiera son public d’interprétation inspirées, d’imitations mémorables, et d’une tendre élégie santafesina.

 

Rosario - Orlando Vera Cruz 2

 

Le hasard fait que j’ai la chance de pouvoir échanger deux mots avec lui et ses amis après la rencontre, et d’être même invitée à les retrouver pour déjeuner le lendemain midi – une occasion pour eux de montrer à une petite Française l’essence même de la culture santafesina : sur la nappe en toile cirée d’un petit bistroquet, ils m’initient avec orgueil au « puchero », un plat traditionnel de la culture populaire, une sorte de pot-au-feu fort appréciable dès que les températures se font plus rigoureuses : viande bouillie et légumes (pomme de terre, patate douce, carotte, courge) mijotés pendant des heures, agrémentés de boudin, saucisse et haricots blancs pour la version « à l’espagnole »[7] ; mais le meilleur, d’après mes compagnons de tablée, c’est la moelle, qu’ils aspirent à même l’os : excellente pour la santé ! me disent-ils, en s’en pourléchant les babines. Régulièrement, le pichet de « vino de casa » remplit les verres vidés par des gosiers qu’une vive conversation assèche rapidement ; et, sacrilège ! Ici en Argentine, il est fort courant que l’on dilue le vin avec de la « soda »[8],  et des glaçons : mon cœur de Française patriote et œnophile se serre à ce triste spectacle, mais que voulez-vous ? Chacun ses coutumes… Enfin, un « budín de pan con dulce de leche », plat tout aussi populaire, puisque préparé à partir de restes de pain sec (version sud-américaine du « pudding » en somme) achève en douceur ce repas à la bonne franquette, partagé en bonne compagnie, qui m’en a plus appris sur la culture locale que plusieurs livres réunis.

 

Pour digérer ce copieux déjeuner, rien de tel qu’une promenade au parque Indipendencia,

 

Rosario - Parque Independencia 2

 

où se trouve également le Museo Histórico Provincial, que j’ai le temps de parcourir rapidement avant la fermeture, regrettant de ne pouvoir rester plus longtemps admirer ses belles collections de céramiques précolombiennes, d’argenterie mapuche et criolla, de matés précieux et de mobilier colonial, de peinture baroque,

 

Rosario - Museo Histórico Provincial 3

 

Rosario - Museo Histórico Provincial 7

 

et cette citation, qui me semble résumer parfaitement l’essence de la culture « rosarina » :

 

« Geograficamente, Rosario, es ciudad llamada a cumplir un destino sancionado por leyes inmutables: el de plasmar el carácter de la argentinidad. Su privilegiada posición de punto medio – entre la Buenos Aires cosmopolita, tentacular, ultramoderna, y sin estilo, y el interior nativo, poemático, con su sello de hondo americanismo, donde se ha recogido el alma autóctona – le adjudica un rol de singular virtud, tal vez, el de la realización del sueño grandioso de EURINDIA, que forjó Ricardo Rojas…»

 

« Géographiquement, Rosario est une ville appelée à accomplir un destin sanctionné par des lois immuables : former le caractère de l’argentinité. Sa position privilégiée de point intermédiaire – entre la Buenos Aires cosmopolite, tentaculaire, ultramoderne, et dénuée de style, et l’intérieur natif, épique, avec son sceau d’américanisme profond, où s’est recueillie l’âme autochtone – lui confère un rôle singulier, celui, peut-être de la réalisation du rêve grandiose d’EURINDIA, forgé par Ricardo Rojas… »[9]

 

Alfredo Guido et Fernando Lemmerich Muñoz



[1] Posada Juan Ignacio, Tucumán 2534 (S2000JVH), Rosario , Santa Fe, Argentina ; Tel: 54 341 4391380 / Cel: 54 341 156259821 ; Email : info@posadajuanignacio.com.ar ; http://www.posadajuanignacio.com.ar/home.htm


[2] MACRO (Museo de Arte Contemporáneo Rosario), Estanilao López 2250 (bv. Oroño y el Río Paraná) 2000 ROSARIO ; Tel : [+54] (0)341 480-4981/82 ; Horaires d’ouverture : de Jeudi à Mardi : 15h-21h (pintemps-été) ; 14h-20h (automne-hiver) ; plus d’informations sur le site : http://www.macromuseo.org.ar/


[3] Entre autres, une installation de Rodrigo Cañas intitulée « Adiós Belleza » (2008), qui pose au visiteur des questions philosophiques que je me suis permis de noter, en me promettant d’y réfléchir par la suite (je n’ai pas encore trouvé la réponse, mais vos suggestions sont les bienvenues !) : « ¿Cuándo un deseo se vuelve recuerdo ? » (« Quand un désir se transforme-t-il en souvenir ? »), « ¿Cómo distinguir el fín de la línea divisoria entre dos territorios ? » (« Comment distinguer la fin de la ligne qui sépare deux territoires ? ») et « El problema de los ríos tiene su origen aguas arribas » (« Le problème des fleuves a sa source en amont »)… ça laisse songeur tout cela, n’est-ce pas ?

 

[4] « Là où il y a beaucoup de pauvreté, il y a beaucoup de culture » (Orlando de Vera Cruz)

[5] « une terre d’hommes cordiaux et de femmes courageuses » (id.)

[6] « blé, drapeau, gauchaje, constitution » (id.)


[7] Cette différenciation entre le « puchero común » (viande bouillie et légumes) et le « puchero a la española » suggère qu’historiquement les Espagnols étaient plus riches que les criollos et pouvaient donc se permettre des mets également plus riches.


[8] attention : ne pas confondre le soda, boisson sucrée pétillante qu’on appelle « gaseosa » en Argentine, et la « soda », de l’eau gazeuse.


[9] Traduit par nous.

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