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Quilmes, la Cité de la Paix et la Cité de la Guerre

4 Juillet 2011 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Il était une fois...

15 juin 2010

 

Mais en fait, pourquoi aller se fourrer dans ce trou perdu qu’est Amaicha del Valle ? Parce qu’à quelques kilomètres de là se trouvent les ruines de Quilmes.

Quilmes, quid ?

Les indéfectibles amateurs de bière répondront aussitôt qu’il s’agit d’une des marques de cerveza les plus vendues et connues en Argentine.

En réalité, Quilmes est une tribu de l’ethnie Diaguita/Calchaquí, installée dans la région Nord de l’Argentine (actuelles provinces de San Juan, Tucumán, Salta) qui était liée à d’autres peuplades indigènes[1], et entra dans l’histoire pour avoir résisté aux invasions Incas et, pendant cent trente ans, aux conquistadores espagnols. Ce n’était pourtant pas un peuple foncièrement belliqueux ; à la différence d’autres peuplades, composées essentiellement de guerriers, les Quilmes étaient des bergers et des agriculteurs, mais tellement attachés à leur territoire qu’ils le défendirent farouchement : armés seulement de flèches, d’arcs, de boleadoras et de lances, ils luttèrent contre la poudre et les arbalètes de 1534 à 1665 ; les Espagnols eurent alors l’idée de monter un siège, et les Quilmes, affamés, privés d’eau, furent forcés de se livrer. Ils furent alors déplacés dans la banlieue de Buenos Aires, où une ville porte aujourd’hui le nom de la tribu, et où, en 1888, un immigré allemand du nom d’Otto Bemberg fonda la brasserie qui donna son nom à la célébrissime bière : CQFD.

Les Quilmes furent ainsi traînés sur 1500 km, à pied, enchaînés : de deux mille hommes et femmes partis de l’actuelle Quilmes, seuls quatre cents arrivèrent vivants à Buenos Aires ; les autres moururent d’épuisement, ou se suicidèrent ; des femmes enceintes se faisaient avorter, les femmes juraient de ne plus jamais se reproduire – mieux valait l’extinction de la race que de la voir réduite en esclavage…

Mais quelques individus avaient réussi à s’échapper et s’étaient réfugiés dans les Andes ; ils revinrent prendre possession de leur territoire en 1716, et la Couronne espagnole les reconnut alors comme propriétaires de ce territoire.

En 1967, un projet tenta de reconstruire les habitations, mais sans se fonder sur une recherche archéologique préalable ; ce travail endommagea 15% du site original.

Dans les années 1990, en pleine vague de néolibéralisme, un complexe touristique avec piscine (quand les populations locales manquent d’eau pour leurs cultures et leur usage quotidien : cherchez l’erreur) fut construit sur les ruines de Quilmes :

 

Quilmes - Complejo Turístico

 

les Diaguitas engagèrent alors une lutte acharnée pour récupérer leur territoire et préserver le site.

Aujourd’hui, la communauté vit dans le village de Quilmes, à quelques kilomètres des ruines ; ses membres vivent d’agriculture, d’artisanat et du tourisme autour des ruines ; l’un d’eux, Don Simon, artisan de céramiques, ouvre son atelier aux visiteurs.

 

Quilmes - Don Simon, alfarero

 

Quilmes - Taller de Don Simon 5


Ce récit passionnant et hélas peu connu nous est raconté par Sebastián, un jeune membre de la communauté indigène qui explique, avec la précision et la précaution que l’incertitude des faits exige, l’histoire non-officielle de Quilmes.

 

Quilmes - Sebastián

 

Sebastián nous guide ensuite à travers le site, en ponctuant l’ascension d’explications éclairantes : il nous fait par exemple remarquer la différence notable dans l’architecture entre la partie (mal) reconstruite et la partie originale des ruines ;

 

Quilmes - Ciudad de la Paz

 

il nous montre la frontière entre l’antique « Ciudad de la Paz » (Cité de la Paix) dans la plaine, et la « Ciudad de la Guerra » (Cité de la Guerre) sur les hauteurs, où femmes, enfants et vieillards, chargés de vivres et d’eau, se réfugiaient en temps de guerre, et d’où ils voyaient leurs hommes, pères, et fils combattre l’ennemi et mourir ;

 

Quilmes - Ciudad de la Guerra

 

il nous fait grimper au sommet du « pucará », sorte de forteresse accrochée à la montagne, d’où il nous fait prendre la mesure de la vue qui s’offre à nous – une vue étendue et panoramique qui permettait aux Quilmes de garder le contrôle sur leur territoire et d’organiser la résistance en voyant l’ennemi approcher ;

 

Quilmes - Ruta

 

il nous signale au passage les « huancas », de petits menhirs cérémoniels, que sans lui nous aurions confondu avec les pierres environnantes.

 

Quilmes - Huaca


et il nous fait écouter l'âme qui émane des ruines brûlées par le soleil et envahies par le silence : une énergie puissante, la mémoire de la défaite tragique des Quilmes, le cri du sang versé, la sauvagerie, la sécheresse, la mort et la vie – la Cité de la Paix et la Cité de la Guerre.

 

Quilmes

 



[1] Des restes d’objets des Quilmes retrouvés lors de fouilles sur la côte Pacifique chilienne et sur la côte Atlantique brésilienne témoignent d’échanges et de trocs au sein du continent.

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