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Pèlerinage au Quartier Latin

15 Octobre 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Le plus beau métier du monde

Après deux mois de claustration consacrés à la rédaction de mon mémoire (dans des conditions de travail, je dois l’avouer, on ne saurait plus privilégiées : bel été, calme de la campagne, petits plats de papa et maman, pauses « tea time » avec soeurette, piscine pour rafraîchir les neurones en ébullition et mes belles montagnes natales en panorama – que demande le peuple ?), la petite provinciale que je suis est montée à la capitale pour la soutenance.

 

Je passerai rapidement sur cet épisode qui ressembla davantage à une conversation entre chercheurs qu’à un examen de passage ; malgré tout, le soulagement à la sortie allait de pair avec la note obtenue : victoire et libération !

 

C’est donc l’esprit léger que j’ai ensuite erré dans les rues du Quartier Latin, pour une séquence nostalgie, le cœur gonflé de tendresse à la vue de ces jeunes khâgneux, déjà pâles et cernés en ce début de rentrée, à la sortie des grands lycées parisiens : dire qu’il y a quelques années de cela, moi aussi je portais mes « Budés »[1] avec le même air à la fois mélancolique et résolu… quel coup de vieux !

 

Mais j’ai toujours aimé retourner, quelques années après, aux endroits où j’ai vécu, mesurer la distance entre celle que j’étais alors et celle que je suis devenue, retracer le chemin parcouru : une sorte de pèlerinage, inséparable d’une méditation sur le temps qui passe, la vie et ses aléas…

 

N’empêche, je ne suis pas mécontente d’avoir tourné la page de la prépa (qui restera, pourtant, malgré les légendes noirs qui circulent à ce propos, un excellent souvenir) et de pouvoir m’évader maintenant dans des recherches qui me mènent loin, très loin dans l’espace – mais, cette fois, dans le temps présent.

 

Le soleil commençait à baisser, illuminant le Panthéon d’une lumière dorée, avec la Tour Eiffel à contre-jour là-bas au loin ; il régnait autour de ce monument solennel l’effervescence de la rue Soufflot et de la vie estudiantine, et les jeunes gens d’aujourd’hui fourmillaient aux pieds des grands hommes d’hier, peut-être avec les mêmes rêves de lauriers et les mêmes ambitions planétaires…

 

Avec mon indéfectible soeurette, nous sommes allées fêter dignement l’événement dans un café place de la Sorbonne, et, en bonnes provinciales, sommes restées choquées par le prix d’un verre de Perrier : on sait bien qu’à Paris les loyers sont chers, mais tout de même, ne trouvez-vous pas cela indécent ??? En tous cas, le champagne, ce sera pour la prochaine fois !

 

Malgré tout, nous avons apprécié le charme de cette placette , de ces cafés authentiquement parisiens, de ces petites tables de marbre, de ces chaises en rotin, de ces garçons en tablier noir et nœud papillon, de ces banquettes de velours grenat, où l’on sent naître des romans en gestation, des systèmes philosophiques, des articles à sensation… le bouillon de la culture française, pas toujours très ragoûtant, nombriliste, intellectualiste à l’extrême, et même snob souvent, mais que le monde nous a envié longtemps ; nous l’envie-t-il encore aujourd’hui ?

 

Je lisais justement récemment le livre de Donald Morrison, « Que reste-t-il de la culture française ? », suivi d’une réponse-suite d’Arthur Compagnon, « Le souci de la grandeur »[2]: le premier recense les défaillances de la culture française – mais c’est un constat d’évidence –, critiquant le poids des subventions publiques, et augurant un retour en force venu des cercles marginaux et des banlieues ; le second est plus sceptique quant à une éventuelle renaissance du prestige français en matière de culture. Dommage que le débat se limite à des lapalissades et même des redondances parfois : l’engrenage est lancé, que pouvons-nous faire maintenant pour l’enrailler ?

 

A ma petite, toute petite échelle, j’ai essayé de transmettre à mes élèves brésiliens le goût du français : pas facile, vu leur réticence face à tout apprentissage grammatical, la difficulté (irais-je jusqu’à dire perversité ?) de l’orthographe française, la structure d’une langue des plus complexes. Et quelle responsabilité – quelle fierté, aussi ! – que de se sentir la vitrine de son pays ! De transmettre des éléments d’une culture aux multiples visages, comme la société française actuelle : pas seulement Molière, Racine et Madame de La Fayette, nos trésors passés, mais aussi Le Petit Nicolas et Massilia Sound System, la fabrication du roquefort et le gavage des oies pour le foie gras, l’histoire du Louvre et des égouts de Paris, « les chaussettes de l’archiduchesse sont-elles sèches ou archi-sèches ? » et autres fourchelangues… une mosaïque décomplexée, teintée d’auto-dérision, sans pour autant renoncer à l’exigence et à la difficulté : c’est ma conception de l’enseignement, pas forcément en accord avec les diktats de la pédagogie officielle, mais qui a cette année donné de bons résultats ; peut-être est-ce là une piste pour redonner au monde et aux Français le goût de notre langue et de notre culture… ah, ça ira, ça ira, ça ira !

 

 



[1] Guillaume Budé (Paris, 1468-1540) est un humaniste français, grand défenseur en son temps du latin et du grec. L’association Guillaume Budé, consacrée à la diffusion des humanités en langue française, a été créée en son hommage ; elle édite, entre autres, la Collection des Universités de France, dont les ouvrages bilingues latin-français et grec-français sont familièrement appelés des « Budés » : la bible de tout bon khâgneux qui se respecte !

 

 

[2] Donald Morrison, Que reste-t-il de la culture française, suivi de Antoine Compagnon, Le souci de la grandeur, Paris, Denoël, 2008, 205 p. ; allez donc voir la recension de Laurent Martin sur : http://www.histoire-politique.fr/index.php?numero=08&rub=comptes-rendus&item=164

 

 

 

 

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Julie 07/12/2009 23:13


J'l'avais loupé celui-ci !
Je connais bien le quartier latin. Quelle belle description : rue soufflot, tour eiffeil et panthéon.
Et puis bonnes réflexions !
Très beau billet !