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Malte, une nation multilingue

28 Novembre 2012 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Détours de Babel

Chaque été, des cargaisons entière d'adolescents viennent « étudier » l'anglais à Malte, où le climat et les plages sont, il faut l'avouer, plus attrayants pour un summer course qu'au Royaume-Uni.

 

Malte conserve en effet de l'époque de la domination britannique (1814-1964) un important héritage culturel et linguistique : l'anglais est ainsi inscrit dans la Constitution de la République de Malte comme « langue officielle », les lois sont donc promulguées aussi bien en maltais qu’en anglais et l'anglais est une langue de communication privilégiée, notamment dans l'industrie du tourisme, l'une des plus importantes sources de revenus de l'économie maltaise ; et la plupart des habitants sont capables de s'exprimer dans un anglais plus ou moins courant, les jeunes générations tendant même à délaisser le maltais pour parler anglais avec leurs propres enfants, qu'elles inscrivent dans des écoles privées anglaises – imitées par certains, blâmées par d'autres, mais convaincues probablement de miser sur un avenir global.

 

Néanmoins, les Maltais s'expriment plus spontanément dans leur propre langue, le maltais, par ailleurs seul reconnu dans la Constitution comme « langue nationale », dont l'usage est encouragé par la Loi sur la langue maltaise de 2003 comme « élément fondamental de l'identité du peuple maltais ».

 

Mais avant de pouvoir être ainsi pleinement reconnue et valorisée, la langue maltaise a longtemps été l'objet d'âpres disputes entre les différents camps, politiques et culturels, qui avaient fait de Malte un pion dans leur jeu d'influences :

 

« […] les Britanniques imposèrent unilatéralement leur langue et accaparèrent tout le pouvoir politique et économique. Presque tout le XIXe siècle vit la montée de fortes revendications nationalistes. La vie intellectuelle maltaise fut marquée par un mouvement «sémitisant», ce qui se traduisit par une sorte de nationalisme arabophone, favorable aux emprunts tirés de l'arabe classique. Non seulement, la langue maltaise acquit une littérature, mais apparurent aussi les premiers travaux de lexicographie. En même temps, d'autres mouvements nationalistes encouragèrent plutôt la promotion de l'italien considéré comme plus apte que le maltais pour résister à l'anglais. […] De leur côté, les Britanniques croyaient pouvoir détacher Malte de la sphère d'influence italienne en imposant l'anglais dans les écoles et l'administration publique. En même temps, les revendications en faveur du maltais servaient les ambitions britanniques, car ses partisans étaient en général opposés à l'impérialisme linguistique italien, sans s'opposer à l'anglais[1]

 

La langue maltaise avait alors le statut de parent pauvre et n'était utilisée qu'oralement, au quotidien -  seuls l'italien et le latin, puis l'anglais, avaient le statut de langue écrite ; il fallut attendre le début du XXè siècle et l'action de Mikiel Anton Vassalli, considéré depuis lors comme « le père de la langue maltaise », pour que le maltais soit normalisé ; 1924, pour que l'alphabet maltais soit accepté et reconnu par les Maltais eux-mêmes ; 1933, pour que le maltais et l'anglais deviennent les langues officielles ; 1934, pour que l'écriture officielle maltaise soit adoptée (sur la base d'un alphabet mis au point une dizaine d'années auparavant par l'Union des écrivains maltais) et l'enseignement du maltais commence à être dispensé ; 1974, et la Constitution de la République de Malte, pour que le maltais soit reconnu comme langue nationale ; et 2004, date de l'entrée de Malte dans l'Union Européenne, pour que le maltais soit reconnu comme l'une des langues officielles de l'U.E.

 

La langue maltaise est ainsi le fruit de l'histoire et de la géographie de l'île : des siècles d'occupation étrangère, et l'accueil de toutes sortes de populations venues des quatres coins du monde, ont contribué à la modeler, la transformer, l'enrichir de toutes sortes de phonèmes et de vocables.

 

Le maltais est donc aujourd'hui l'une des rares variantes de l'arabe dialectal transcrit en alphabet latin, ce qui a donné un mélangue linguistique curieux (au point que Dieu est mentionné lors de la messe catholique sous le nom d' « Allah » !) : on retrouve les sons rauques et la respiration de l'arabe maghrébin, auxquels se sont mêlés la mélodie de l'italien et du dialecte sicilien, et même quelques interjections napolitaines.

 

Car l'italien, dans sa version méridionale principalement, est aussi très présent à Malte, et la plupart des habitants sont capables, sinon de le parler, du moins de le comprendre, du fait des nombreux échanges, historiques et actuels, avec l'Italie voisine ; mais aussi, parce que pendant longtemps, seules la Rai et les chaînes de télévision italiennes étaient transmises à Malte, qui ne possédait pas encore d'industrie audiovisuelle : des générations entières de Maltais ont donc grandi en absorbant l'italien de la télévision, avant que les chaînes maltaises ne fassent leur apparition.

 

Aujourd'hui, l'anglais semble, à Malte comme ailleurs, prendre de plus en plus d'ampleur, avec la puissance d'une lingua franca internationale porteuse des innovations du monde globalisé ; mais le maltais a su trouver sa place, dans ce carrefour babélien et stimulant de langages qui se tressent et se fondent en une musique douce à l'oreille, à la cadence envoûtante et pleine de vie – et, tel une plante qui aurait enfin fixé ses racines dans le sol, il semble vouloir grandir encore en se nourrissant de tous ces mots et expressions venus de loin...



[1]    Source : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/malte.htm

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