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"Le dictateur et le hamac", de Daniel Pennac

21 Septembre 2011 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

 « Ce serait l’histoire d’un dictateur agorahobe. »

 

Ainsi commence Le dictateur et le hamac, de Daniel Pennac. Incipit légèrement déconcertant s’il en est, avec son avalanche de conditionnels façon mode d’emploi pour jeune écrivain en herbe. Mais Pennac n’en est pas à son premier essai en matière d’écriture : et c’est avec une maîtrise exceptionnelle de la structure narrative qu’il parvient à entremêler les différents niveaux de cette cascade de récits emboîtés, tissant avec habileté la trame complexe d’une histoire en plusieurs dimensions.

 

« Peu importe le pays. Il suffit d’imaginer une de ces républiques bananières au sous-sol suffisamment riche pour qu’on souhaite y prendre le pouvoir et suffisamment arides de surface pour être fertiles en révolutions ».

 

Et c’est justement la peur d’une révolution qui a rendu notre dictateur agoraphobe, une sorcière lui ayant prédit qu’il mourrait assassiné par une foule de paysans révoltés. Pour échapper à son destin et se dédier à sa passion des voyages, il décide d’employer un sosie.

 

À son tour, ce sosie se lassera de sa fonction et décidera d’employer… un sosie. Et de sosie en sosie, de digressions en mises en abîme, Pennac nous emporte dans un voyage farfelu semé de détours autobiographiques, d’humour et de dérision.

 

De ses poupées russes, il ne cesse de tirer des lapins, et chaque nouvelle fenêtre est densifiée par l’apparition d’un élément nouveau, magique, surgi de nulle part et semblant pourtant avoir toujours été là : le cinématographe, une ancienne ouvreuse devenue confidente, un médecin au grand cœur… les frontières entre l’espace et le temps s’effacent, et la fiction dialogue avec le souvenir, l’imaginaire avec le réalisme, dans une veine latino-américaine éclose sous la latitude équatoriale de Teresina (la ville de notre dictateur agoraphobe et de ses sosies en série).

 

À cette littérature du réalisme magique, Pennac a peut-être puisé sa vision humaniste et son portrait du sertanejo, « ce héros fait de vent et de soleil », ainsi que la satire sociale et politique qu’il cache sous la farce des tyrans, à travers la pantomime de ses dictateurs craintifs et ses constantes références au Dictateur de Chaplin.

 

Charlot et Rudolph Valentino s’invitent ainsi pour composer un hommage nostalgique et tendre au cinéma muet, tandis que la poussière balayée par le vent sec du sertão brésilien offre l’occasion à Pennac d’insérer quelques tableaux lyriques et ses réflexions sur le pouvoir, la vie, l’homme et l’écriture… méditations philosophiques inspirées par le bercement du hamac, ce « rectangle de temps suspendu dans le ciel » et source de tous les conditionnels :

 

« On écrit faute de mieux, le mieux, c’est le hamac. Le hamac a dû être imaginé par un sage contre la tentation de devenir. Même l’espèce renonce à s’y reproduire. Il vous inspire tous les projets imaginables et vous dispense d’en réaliser aucun. Dans mon hamac, j’étais le romancier le plus fécond et le plus improductif du monde.»

 

Heureusement pour nous, Pennac s’est finalement extirpé de son hamac pour donner vie aux créatures attachantes surgies de son imagination fertile.

 

Pennac, Le dictateur et le hamac


Daniel Pennac, Le dictateur et le hamac, Folio Gallimard, 2005, 405 p., 6,80 €

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