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"La Cage Dorée" d'un ascenseur social en panne

25 Mai 2013 , Rédigé par Passerelle Publié dans #On tourne !

Re-belote. Une semaine après « Mud », je ne peux m’empêcher de nouveau de vous faire part d’un coup de cœur cinéphile (et il mérite cet adjectif même s’il s’agit d’un film grand public). Et, bien que je me sois, là aussi, laissée emporter par l’histoire, et l’intrigue menée de main de maître à un rythme ajusté, cette fois, pas moyen de ne pas établir en permanence des liens avec ma thèse : on y parle portugais, et il y est question, entre autres, d’émigration/immigration, de racines et de déracinement, d’intégration et de déchirement, de deuxièmes (et même troisièmes !) générations, de la trilogie famille, travail, patrie, d’escalier et d’ascenseur (social), d’identité(s) - nationale(s) -, de mariages intra/inter-ethniques, de doubles cultures et de conflits générationnels...

Mais rassurez-vous : rien à voir avec un travail universitaire, même si la fibre sociologique permet d’apporter des éclairages qui densifient ce qui ne serait autrement qu’une simple comédie. Car sous ses apparences (délibérément) caricaturales, « La Cage Dorée » de Ruben Alves est un film plein de justesse et de finesse, qui touche des fibres sensibles et entre en résonance avec le vécu intime de millions d’entre nous.

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José (Joaquim de Almeida) et Maria (Rita Blanco), un couple d’immigrés portugais, ont toujours tout fait, depuis leur arrivée en France en 1969, pour s’intégrer : Maria est la concierge dévouée d’un élégant immeuble haussmanien du XVIème arrondissement parisien, qui bichonne les rosiers de Madâme Reichert (Nicole Croisille), s’occupe des enfants du couple débordé du troisième et brique avec énergie rampe d’escalier, vitrages et robes de grands couturiers ; José est un ouvrier hors pair, maçon chevronné et chef de chantier solidaire. Ils vivent dans la petite loge de l’immeuble, avec leurs enfants Paula (Barbara Cabrita) et Pedro (Alex Alves Pereira), unis au quotidien par une tendre complicité et par le projet de retourner un jour vivre au Portugal.

À force de travail, d’épargne, de modestie et de discrétion, la famille Ribeiro est devenue l’exemple de ce que l’on considère comme « l’immigration réussie » : ne pas se faire remarquer, vivre avec humilité, travailler, travailler, et encore travailler, quitte à se faire marcher sur les pieds. « Trop bons, trop cons », plaisante Lourdes (Jacqueline Corado), la sœur de Maria.

Et elle ne croit pas si bien dire : quand José hérite de la maison familiale au Portugal et que les Ribeiro songent à quitter Paris, tout le petit monde qui gravite autour d’eux, craignant de perdre les précieux services qui lui ont été rendus depuis trente-deux ans, manigance à tout-va pour les empêcher de partir.

Pris en tenaille entre le désir de rentrer au pays pour une retraite dorée en exauçant enfin leur rêve de propriété, et la culpabilité à l’idée de lâcher ceux qui semblent avoir tellement besoin d’eux, José et Maria hésitent, tergiversent, divergent... jusqu’à découvrir la supercherie, et se venger de toutes les humiliations subies, de toutes les couleuvres avalées, de tous les mensonges déglutis.

Mais quand Paula leur annonce avoir pour petit ami Charles (Lannick Gautry), le fils de Monsieur Caillaux (Roland Giraud), le patron de José, l’affaire se complique et les certitudes s’écroulent : émerge alors le profond dilemme de l’immigré, partagé entre sa terre d’origine et son pays d’adoption, qu’il voudrait pouvoir fusionner dans un ici-et-là réconciliateur et utopique que même les nouvelles technologies ne parviennent pas à créer. Trouver sa place et rester soi-même quand l’on est propulsé dans un ailleurs méconnu (qu’il soit géographique, économique ou culturel) est un difficile exercice d’équilibriste, comme les personnages l’apprennent à leurs dépens.

À ce déchirement s’ajoute celui du fossé social qui sépare le patron de l’ouvrier, la bourgeoise de la concierge, parents et beaux-parents réunis par une fragile alliance amoureuse qui pousse les uns à emprunter maladroitement ses codes et ses petites manières à la bonne société, et les autres à tomber les masques d’une éducation polissée (à l’image de Chantal Lauby, parfaite en bobo délurée mettant allègrement les pieds dans le plat – de beignets de bacalhau bien sûr).

À sa manière, « La Cage Dorée » est un pamphlet qui dénonce les hypocrisies d’une société dont les paliers, exacerbés en temps de crise, restent isolés les uns des autres par un ascenseur social en panne que le happy end ne masque que partiellement. Les scènes burlesques et les répliques cinglantes ne sont donc pas dénuées d’une portée engagée, fruit d’une réflexion mûre et sensible sur une problématique qui inquiète aujourd’hui la France, terre d’asile et de métissage.

Le scénario intelligent et savamment construit est porté par le jeu parfait des acteurs, qui foncent dans le stéréotype à pleins gaz quand il le faut (morue, football, crucifix, main de Fatima, accent chuintant... tout y est !), mais savent instiller de la subtilité par petites touches discrètes, quand ils n’explorent pas, comme les protagonistes, toute une palette d’expressions et de sentiments : Maria, pleine de grâce, est lumineuse, douce et chaleureuse comme une gorgée de porto, loin de la concierge farouche incarnée avec brio par Josiane Balasko dans « L’élégance du hérisson ».

Si l’on peut en effet remarquer avec ce dernier (par ailleurs plutôt raté) des similitudes frappantes (une humble concierge, des bourgeois hautains, un Asiatique raffiné, une géographie sociale chamboulée), l’effet en est très différent : pétillant, cocasse, émouvant, « La Cage Dorée » est un film sans prétention et pourtant, il dessine une vaste fresque où la part d’ombre, sublimée par un fado magistral, tissée d’une saudade intense et poignante, se niche derrière la légèreté d’un déjeuner de plein air sur les bords du Douro...   

Comme dans « Intouchables » et « Les femmes du sixième étage », grands succès du box-office français de 2011, les extrêmes se rejoignent ici grâce au rire et à la fiction ; mais, dans la réalité, y aura-t-il un dépanneur assez habile pour réparer la mécanique rouillée d'un engrenage bloqué ?

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Claire 01/06/2013 21:10

C'est amusant, moi aussi je suis dans une phase cinévore... un phénomène existentiel dû peut-être au rapport trop fusionnel avec la thèse, et qui fait éprouver un besoin d'autre chose (en vain
d'ailleurs puisque, comme tu le remarques, on finit toujours par trouver des liens avec son travail!). Pour ma part, je veux tellement me déconnecter de mon travail que j'ai tendance à vouloir les
films "grand spectacle": Gatsby le magnifique (pas terrible d'ailleurs), et demain, peut-être, Mamà - même si je sais que c'est un parfait navet!
Allez, bonne suite de rédaction et peut-être à une prochaine critique de film!

Passerelle 07/06/2013 15:20



Je suis d'accord avec toi sur cette nécessité que nous avons de décompresser de si hautes exigences intellectuelles en regardant des films (qui sollicitent moins l'activité cérébrale que la
lecture) et souvent même de parfaits navets - raison pour laquelle les thésards sont aussi de gros consommateurs de séries (un épisode ayant le format adéquat pour une pause bienvenue). On peut
ainsi suivre les conversations de nos semblables non-thésards et se sentir un peu humains, loin de cette image de monstre au cortex disproportionné ui nous cole trop souvent à la peau...


Malgré tout, on finit par voir sa thèse partout ! Et de cette manière, ces pauses sont parfois l'occasion de réflexions inattendues qui vont éclairer notre travail... en nous donnant bonne
conscience ! 


Accro à "Desperate Housewives", moi ?