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Julio Cortazar, "Bestiario"

5 Décembre 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

 

Avec sa gueule d’acteur de cinéma, on dirait une ancienne étoile du grand écran, taciturne et mélancolique, à la manière d’un Humphrey Bogart version latino. Et si son œuvre a bien fait l’objet d’adaptations cinématographiques par de grands réalisateurs du siècle dernier (Antonioni, Comencini), Julio Cortázar (Bruxelles, 1914 – Paris, 1984) est en fait l’un des monstres sacrés de la littérature argentine.


 


 

Enfant, de santé fragile, il gardait souvent le lit et dévorait les grands classiques de la littérature jeunesse d’alors, avec Jules Verne pour compagnon de solitude. De cette période recluse, il garda une passion pour la littérature, française en particulier, qui le guidera toute sa vie.

 

Il entreprend ainsi des études de Lettres et Philosophie à l’Université de Buenos Aires, inachevées pour raisons économiques, et commence à enseigner dans des établissements secondaires de province, avant d’être nommé professeur de littérature française à l’Université de Cuyo.

 

Mais, en désaccord avec le gouvernement Perón au pouvoir, il renonce à cette charge et, en 1951, prend le chemin de l’exil : Paris sera sa terre d’accueil (il sera d’ailleurs naturalisé français en 1981). Il y travaillera comme traducteur indépendant pour l’Unesco, voyageant sans cesse au sein et en-dehors de l’Europe, traduisant en espagnol Defoe, Yourcenar, Poe, Jarry, Lautréamont, et d’autres auteurs qui auront par la suite une influence décisive sur sa propre écriture.

 

En 1938, il avait déjà publié, sous le pseudonyme de Julio Denis, un petit recueil de sonnets (Presencia) que lui-même qualifiera plus tard de « très mallarméens », suivis en 1949 de sa première œuvre dramatique, Los Reyes, basée sur le mythe de Thésée et le Minotaure. Mais c’est Bestiario, en 1951, qui marque véritablement le début de l’œuvre de Cortázar et porte en germe ses livres futurs : Los premios (1960), Rayuela (1963), 62/Modelo para armar (1968), Libro de Manuel (1973), tous, à la fois poèmes, contes et essais, transcendent les catégories génériques et inventent un monde nouveau, avec le génie un peu fou d’un disciple du surréalisme et la ferveur sociale d’un défenseur des droits de l’homme et de la gauche politique sud-américaine.

 

Bestiario, premier recueil publié par Cortázar, plaît ou déplaît, mais dérange assurément. Ses huit contes, qui parlent d’objets et de faits quotidiens, glissent de manière imperceptible vers le cauchemar ou la révélation, avec souvent, en guise de conclusion, une queue de poisson (ne s’agit-il pas d’un « bestiaire » ?). Surprise, inconfort, malaise, sont, dans chaque texte, un condiment qui donne une saveur douce-amère à la lecture et invite pousser la porte de l’ « autre » monde caché derrière la réalité, derrière la tradition.

 

"Algo me indicó desde el comienzo que el camino hacia esa otredad no estaba, en cuanto a la forma, en los trucos literarios de los cuales depende la literatura fantástica tradicional para su celebrado ‘patos’, que no se encontraba en la escenografía verbal que consiste en desorientar al lector desde el comienzo, condicionándolo con un clima mórbido para obligarlo a acceder dócilmente al misterio y al miedo... La irrupción de lo otro ocurre en mi caso de una manera marcadamente trivial y prosaica, sin advertencias premonitorias, tramas ad hoc y atmósferas apropiadas como en la literatura gótica o en los cuentos fantásticos actuales de mala calidad..." 

                                                                                                

“Quelque chose m’indiqua dès le début que le chemin jusqu’à cette altérité n’était pas, quant à la forme, dans les trucs littéraires dont dépend la littérature fantastique traditionnelle pour son « pathos » vanté, qui ne se trouvait pas dans la scénographie verbale qui consiste à désorienter le lecteur dès le début, en le conditionnant avec un climat morbide pour l’obliger à accéder docilement au mystère et à la peur… L’irruption de l’autre advient dans mon cas d’une manière nettement triviale et prosaïque, sans avertissements prémonitoires, pièges ad hoc et atmosphères appropriées comme dans la littérature gothique ou dans les contes fantastiques actuels de mauvaise qualité… » (Julio Cortazar, Algunos aspectos del cuento, La Habana, Casa de las Américas,1963)

 

Voilà pourquoi, dans mon espagnol encore un peu tâtonnant, je ne me suis pas méfiée des « mancuspias », pensant que c’était un animal dont tout simplement j’ignorais le nom ; c’est par souci de vocabulaire que je suis allée vérifier dans un dictionnaire, pour découvrir qu’en réalité les « mancuspias » n’existent pas et sont… un animal imaginaire inventé par Julio Cortazar dans sa nouvelle « Cefalea » ! Preuve que chez Cortazar le fantastique est si inextricablement tissé au réel que leurs frontières sont indiscernables ; attention, car sous l’effet de cette plume habile, l’on a tôt fait de basculer de l’autre côté…


 

 

 

Bestiario, de Julio Cortázar, Punto de Lectura, Buenos Aires, 2007, 136 p. ; traduction française d’Albert Bensoussan disponible dans Recueil de nouvelles (1945-1982) de Julio Cortazar, NRF Gallimard, Paris, 1994, 1036 p., 45 €.

 

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