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Bologna, la Felsinea[1]

16 Novembre 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Italie & Cie

Un endroit où la dolce vita semble avoir été érigée en loi, c’est Bologne. Une ville au charme discret, elle aussi, hors des sentiers battus des tours operateurs – et c’est tant mieux ! On peut donc y apprécier pleinement la vie de ses habitants, l’arpenter sans craindre de buter dans un touriste hébété, et déambuler sans se faire harceler par des vendeurs tout aussi ambulants…

 

Peu connue, Bologne mérite pourtant le détour : quelques jours suffisent à en tomber amoureux, un an à en connaître de nombreux secrets, et l’on ne veut plus la quitter… ce fut mon drame il y a quelques années. Les horizons s’élargissent, mais l’on finit toujours, je crois, par revenir aux lieux qui nous ont marqués, comme attirés par un aimant chargé de souvenirs, de nostalgie – nostalgie de l’endroit, nostalgie de soi…

 

Je suis donc retournée à Bologne : elle était imprégnée de la même poésie médiévale, enrobée de la même lumière mordorée, et de la même… humidité ! L’Emilia-Romagna est en effet une région connue pour ses brouillards, de terribles « nebbie » qui plongent dans une poix où parfois l’on ne voit goutte, et qui vous pénètrent jusqu’aux os… L’avantage, c’est qu’avec les « portici » (« arcades »), on peut, à Bologne, faire des kilomètres à l’abri de la pluie !

 


 

L’origine de ces arcades remonte, m’a-t-on dit, au Moyen-Age : quand Bologne, première université d’Europe et du monde occidental, née en 1088, a commencé à accueillir des étudiants, son succès fut tel que les salles de cours ne pouvaient les contenir tous ; alors, pour des raisons d’acoustique, l’on bâtit ces arcades, sorte de prolongements permettant d’abriter les élèves supplémentaires ; et, devenus symbole architectural de la ville, les portici furent étendus à tous les autres bâtiments, y compris modernes. Je ne sais pas si cette explication est attestée, en tous cas elle est plausible, et je trouve qu’elle reflète bien le lien que Bologne maintient entre son passé, lointain, et son essor contemporain.

 

Car de Bologne il se dégage une énergie, un dynamisme, que l’on attend peu d’une ville qui a conservé si bien son patrimoine ancien : le doit-on à l’université, très réputée, où viennent se former les jeunes espoirs italiens et européens ? à la vie étudiante et nocturne que la présence de ces jeunes gens insuffle, remplissant les bars, les boîtes, animant les rues, les places, et faisant gonfler les prix de l’immobilier ? à la puissance de l’industrie automobile régionale, à la présence de capitaux rentables, à la venue de main-d’œuvre immigrée du monde entier ?

 

En même temps, Bologne se maintient solidement sur ses trois piliers fondamentaux : « Bologna la dotta », « Bologna  la rossa », et « Bologna la grassa ».

 

« Bologna la dotta », « Bologne la docte », fait référence à la présence de l’université ; et même si elle a été concurrencée depuis sa fondation par d’autres universités italiennes, européennes et internationales, l’Alma Mater Studiorum continue de jouir d’un certain prestige qui attire les foules en soif de savoir, et les grands pontes de la science (le célébrissime Umberto Eco y a ainsi enseigné quelques années) ; et quoi de plus romantique pour un passionné d’histoire que d’étudier dans des salles encore peintes de fresques médiévales ?

 

« Bologna la rossa », « Bologne la rouge », mérite ce surnom pour deux raisons : la couleur des briques et des tuiles des maisons, uniformément ocre-brun, qui dessinent un paysage décidément rouge ; mais aussi, et surtout, la tradition politique de la ville, à tendance très… rouge ! La preuve, les éditions de « L’Unità », journal historiquement de gauche, placardées aux murs et offertes à la lecture des passants… mais aussi, une politique orientée vers le bien-être social des habitants.

 

« Bologna la grassa » a en effet tout d’une « mamma » généreuse et bien en chair, nourrie aux « ravioli » maison, et autres pâtes farcies, une des spécialités d’une région réputée pour sa bonne chère… Ravioli, tortellini, tortelloni, tagliatelle, capelletti, pappardelle, tagliolini, et j’en passe : autrefois confectionnés à la force des doigts par les gardiennes de la tradition culinaire, les pâtes fraîches sont aujourd’hui pour la plupart industrielles ; mais il reste dans les campagnes des fidèles qui découpent encore patiemment les ravioli, et l’on peut s’en procurer, dans les épiceries de la Via Pescherie Vecchie – à condition d’y mettre le prix…

 

Autre spécialité prisée des Bolonais[2], la « piadina » :



une crêpe un peu épaisse faite à partir de farine, d’eau, de sel, et d’huile d’olive (ou, parfois, de saindoux, pour lui donner du goût), et farcie de produits frais typiques de l’alimentation de la région : roquette, mortadella, « grana », (l’autre nom du « parmiggiano reggiano » – le vrai, le pur, l’authentique !), prosciutto (« jambon »), cotto ou crudo, champignons, tomates, aubergines, courgettes, poivrons… comme pour les crêpes, chacun choisit sa garniture, et en cinq minutes le tour est joué ! Je connais une piadineria située Via Borgonuovo, à deux pas de la Facoltà di Storia, qui m’a souvent permis de caler mon estomac entre deux cours…

 

Quand il fait beau, le charme de la piadina, c’est de pouvoir la manger dans son papier, en se baladant (et en essayant de ne pas laisser s’échapper les morceaux de champignons et les brins de roquette) dans les ruelles pavées, admirant les détails d’une porte cochère, d’une loggia, d’un patio caché aux regards, et la caresse du soleil sur un mur d’ocre brun…

 

Ou bien, à deux pas de cette petite piadineria dont vous me direz des nouvelles, rien de tel que d’aller s’asseoir sur la charmante piazza Santo Stefano, et boire la lumière du printemps tout en observant les menus faits et gestes des passants : un enfant qui taquine un pigeon, une vieille dame qui avance doucement, un businessman qui court après le temps (eh oui, c’est de l’argent !), une maman qui s’énerve après l’enfant qui taquine le pigeon, un groupe d’étudiants qui révise (ou fait semblant de réviser), un guitariste qui s’essaye à quelque douce mélopée improvisée, un mendiant qui cherche à manger, une très belle femme qui se déhanche, les hommes qui se retournent sur cette très belle femme qui se déhanche, une lectrice solitaire, levant le nez de son bouquin pour rêvasser…

 

Une fois terminée la délicieuse piadina, repue de nourriture terrestre, j’allais souvent goûter quelque nourriture céleste dans l’enceinte de la Chiesa di Santo Stefano : je ne suis pas une fanatique des églises, et un an dans un foyer tenu par des religieuses n’a fait que renforcer mon anticléricalisme primaire ; quant à la messe, moins j’y vais, mieux je me porte ! Mais j’avoue que pénétrer dans des lieux sacrés m’a souvent insufflé une certaine quiétude, le silence qui y règne, les effluves d’encens qui les imprègnent, le martèlement sourd des pas sur le sol de marbre ou de pierre dégageant à la fois du vide et du plein, un flottement serein…


 


 

Santo Stefano est une église fascinante ; que dis-je, une église ? En fait, c’est un complexe de divers bâtiments où l’église paléochrétienne, de toute beauté dans son dénuement, jouxte un baptistère plus tardif et un cloître bénédictin – véritable palimpseste architectural, où l’on traverse l’histoire et remonte le temps de salle en salle…

 

A la sortie, l’on est tenté de percer quelques secrets de Bologne – je m’en vais vous en livrer quelques uns, mais à vous d’aller fouiller dans Bologne en quête de petites histoires et de traces de la Grande Histoire…



[1] Felsina était le nom de la cité étrusque sur laquelle Bologne s’édifia.

[2] On dit en effet, à tort, « spaghetti bolognaise » (on devrait dire en fait « bolognese »), mais les habitants de Bologne sont des « Bolonais » !

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