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La « capoeira » : entre danse et combat

2 Juillet 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Intermède musical

Dans les rues de Salvador, sur les plages de Bahia, dans les pages de Jorge Amado, vous croiserez souvent des groupes de danseurs évoluant étrangement sur un rythme lent et envoûtant... Arrêtez-vous et prenez donc le temps d'admirer la grâce féline de ces « rodas de capoeira ».


« Capoeira » ? Mais qu'est-ce que cela ?


La capoeira (prononcer « capouéra ») est un art martial dansé, ou une danse guerrière, difficile à définir tant art, corps et lutte y sont intimement mêlés.


Elle est née au Brésil entre le XVIè et le XVIIème siècle, dans les senzalas[1] (habitations des esclaves dans les plantations de canne à sucre et de cacao). Les esclaves, prévoyant probablement une fuite, ou une rébellion, s'entraînaient au combat avec des techniques importées d'Afrique ;


 



pour déguiser ce qui aurait pu attirer l'attention et la répression des maîtres, ils déguisèrent leurs mouvements en une danse rituelle devenue, depuis l'ouverture officielle des écoles (dites « académies ») de capoeira dans les années 1930[2], une expression culturelle à part entière.


 



La capoeira s'organise autour de la « roda » (« ronde ») : un cercle qui délimite l'espace de la danse et concentre en son sein l'énergie des danseurs ; ces derniers évoluent à deux, dans ce que l'on appelle des « jogos » (« jeux ») : une confrontation aux allures de combat, où les coups portés sont parés grâce à d'habiles « flores » (acrobaties).



La capoeira requiert ainsi souplesse, énergie, grâce, et sensibilité : car les chants de capoeira racontent une histoire, et le bon capoeirista doit savoir les écouter et adapter sa vitesse aux rythmes du berimbau (instrument à cordes semblable à une canne à pêche) et du pandeiro (tambourin)[3],


 


coupler ses mouvements aux paroles du chanteur, faire répondre ses coups de pied aux coups d'atabaque (tambour), ses rotations aux échos d'agogô (cloche). Une coordination subtile, qui demande des années et des années de pratique.


 

A l'instar d'autres arts martiaux, la capoeira suit des rituels précis, où la discipline et le respect entrent comme valeurs fondamentales, et où règne une stricte hiérarchie : au sommet, le « mestre » (« maître ») est reconnu et souvent même vénéré par ses élèves comme suprême autorité ; viennent ensuite le « mestrando » (« contre-maître »), le « graduado » (« professeur ») et les élèves.


Ceux-ci, habillés du traditionnel pantalon de toile blanche et torse nu, sont élevés au grade de capoeirista lors de la cérémonie du « batizado » (« baptême ») : appelé par son nom de capoeira, chaque novice entre dans un jogo  avec l'un des professeurs, jusqu'à être mis à terre : il est alors intronisé dans le monde de la capoeira, et on lui remet une corde, symbole de son initiation.


La capoeira se divise en deux écoles : l'une, instituée par Mestre Pastinha, est appelée « Capoeira Angola », et se rapproche davantage des coutumes ancestrales héritées des danses rituelles africaines ; l'autres, la « Capoeira Regional », sous l'égide de Mestre Bimba, cherche ses racines au Brésil même, et valorise l'efficacité du combat avant tout, éliminant les fioritures et les mouvements superflus.


Ces derniers s'articulent autour de la « ginga » : le mouvement de base, semblable à la garde de boxe, sur lequel se greffent acrobaties, positions, coups de pieds et esquives, tous dotés de noms particulièrement évocateurs : par exemple, « estrella » (« étoile »), une roue sans les mains[4] ; « benção » (« bénédiction »), un coup de pied frontal porté avec le plat du pied ; ou encore, « macaco » (« macaque »), une sorte de flip arrière qui n'est pas sans rappeler les acrobaties des singes.


Car, à l'origine, la capoeira s'inspirait des mouvements des animaux ; et les histoires de capoeira mettent souvent en scène des animaux que le capoeirista se doit d'imiter, empruntant aux reptiles leurs circonvolutions près du sol, aux rapaces leurs déploiements d'ailes, aux fauves leur allure racée...


Entre totémisme et sport de combat, il se dégage de ce mélange de rigueur et d'improvisation, d'élégance et de sensualité une énergie sacrée, un souffle de liberté, un élan de spiritualité. La ronde mime le monde, et le danseur, en son centre, tourne, vire, se baisse et se redresse, jouant avec l'équilibre, luttant avec les forces terrestres, gagnant dans la danse le respect qui lui est nié ailleurs.


 




[1] Le mot « capoeira », dont l'origine étymologique reste floue, désignerait ainsi les clairières, soit l'endroit où les esclaves étaient parqués dans les plantations ; d'autres interprétations ont suggéré que la « capoeira » était le nom d'une herbe qui se trouvait sur le chemin des esclaves en fuite vers les quilombos, communautés d'esclaves rebelles.


[2] Seule la capoeira officielle était alors autorisée, et encore, seulement dans les murs des écoles ; la capoeira de rue, elle, était toujours réprimée, et elle le fut jusqu'aux années 1970-80, quand les mouvements de conscience noire en ont développé la pratique.


[3] Autrefois utilisés pour avertir les danseurs de l'arrivée du maître, les instruments et battements de main ont été peu à peu intégrés aux rythmes de la danse.


[4] Les mains des esclaves étant enchaînées, elles servaient surtout à prendre équilibre pour les mouvements de jambes : la capoeira utilise ainsi beaucoup les pieds.


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