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Jorge Amado, le chantre de Bahia

1 Juillet 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

«L'anti-docteur par excellence; l'anti-érudit, trouvère populaire, écrivaillon de feuilletons de colportage, intrus dans la cité des lettres, un étranger dans les raouts de l'intelligentsia» : tel se définissait Jorge Amado (1912-2001), l'un des plus célèbres écrivains brésiliens, récompensé par d'innombrables prix et décorations du monde entier. Prolixe, ses 49 livres sont vendus dans 55 pays, traduits en 49 langues, adaptés au cinéma et à la télévision : des best-sellers, qui peignent en couleurs chaudes et vives les splendeurs et misères de la vie brésilienne.


De sa Bahia natale, où il grandit au contact de la « terre violente » d'une plantation de cacaoyers, Jorge Amado rejoint l'alors capitale Rio de Janeiro pour y étudier le droit ; c'est à l'Université Fédérale, véritable pôle de discussions politiques et artistiques dans les années 1930, qu'il commence à fréquenter le mouvement communiste. Devenu journaliste, il n'aura de cesse de se mobiliser plus encore, voyant ses livres brûlés et détruits, lui-même emprisonné, pour être finalement élu député fédéral du Parti Communiste Brésilien (PCB) en 1945. Mais, soumis à de fortes pressions politiques, il est contraint à l'exil à Paris (de 1948 à 1950) et à Prague (de 1951 à 1952), lui qui avait déjà dû fuir le Brésil pour l'Argentine et l'Uruguay de 1941 à 1942.


 



Un citoyen du monde, certes, mais qui n'en a pas oublié ses racines pour autant[1] et qui, à l'instar d'Erico Veríssimo et de Rachel de Queiroz, est l'un des représentants du « modernisme régionaliste », prenant pour thèmes constants le folklore, la politique, les croyances et traditions, les problèmes et injustices sociales, et surtout, la sensualité du peuple brésilien.


Sensuel, c'est bien ainsi que l'on pourrait définir Gabriela, girofle et cannelle (en portugais, « Gabriela, cravo e canela »)[2], un roman de 1958 où la plume de Jorge Amado explore la société bahianaise à l'époque du cycle du cacao : un univers où se croisent planteurs, affranchis, prostituées, colonels, malfrats... dessinant avec finesse la « chronique d'une ville de l'état de Bahia ».


Nacyb, propriétaire du bar « Le Vésuve », est abandonné par sa cuisinière, et forcé de se précipiter au marché aux esclaves pour lui trouver une remplaçante ; il déniche une pauvresse enguenillée, qui, une fois lavée, se métamorphose en une belle mulâtresse au parfum de girofle et teint de cannelle, cordon-bleu de surcroît ; ce qui ne laisse pas de séduire le gourmand Nacyb, qui en fait sa maîtresse, et veut même en faire... sa femme ! Voilà qui va contre la respectabilité et la décence... mais l'amour vaincra, et brillera de tous ses feux, épicés et capiteux, sous le soleil de la Bahia.


Sensuel, c'est aussi le portrait que Baptiste Fillon dresse de Jorge Amado dans la fine critique d'un autre grand roman de l'écrivain brésilien, Bahía de Todos os Santos (« Bahia de Tous les Saints »)[3] :


« Amado écoutait les vieux Nègres le soir après les journées de travail, qui imitent les milliers de voix des hommes et des monstres du Nordeste brésilien ; il possède à la fois la faconde de ces aèdes de la Grèce antique qui invoquaient les Muses pour chanter le destin des hommes et l'imagination de ces conteurs africains métissés de sang blanc et indien qui peuplent le monde de héros courageux et de forces mystérieuses. Il a aussi cet amour profond pour le peuple, les humbles, il se moque des docteurs et des hommes politiques qui étalent leur respectabilité et hurlent de belles idées pleines de vent. Il est l'un des rares aux yeux de qui la fille qui vend son corps pour manger a droit à plus de respect que la femme entretenue d'un notable. (...)


 La terre de Bahia où se déroulent les premiers romans de Amado se confond pour moi avec le pays imaginé par les voyageurs au long cours quand un songe les porte vers leur plus belle escale des terres du bout du monde. Pays du corps et des dangers, d'esclavage et de sorcellerie, les Noirs s'y battent en dansant, c'est la capoeira, les églises somptueuses abritent des madones enceintes, des anges lubriques, sculptés par des tailleurs de pierre nègres qui payaient de blasphèmes le sourire de ce Dieu blanc et blond qui supportait de les voir mourir. Les esprits d'Afrique habitent l'État de Bahia et sa capitale, Salvador, première capitale du Brésil, la ville où, dit-on avec naïveté, il existe une église pour chaque jour de l'année. Erreur, il y en a plus. »



[1] Et réciproquement : à Salvador, sur le Largo do Pelourinho, au cœur même de la Bahia, a été créée la Fundação Casa de Jorge Amado :

 



une sorte de petit musée dont les murs, tapissés de photos en noir et blanc, d'extraits de romans de l'écrivain, de coupures de critiques littéraires, tentent de faire retentir l'écho d'une voix disparue, mais toujours aussi lue...


[2] Jorge Amado, Gabriela, girofle et cannelle, (traduit du brésilien par Georges Boisvert), Paris, Stock, 1971.


[3] disponible sur http://www.lelitteraire.com/article1816.html



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