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« Casa-grande & senzala » : l’histoire du métissage brésilien

29 Juin 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

Sur l’industrie sucrière s’est fondée la société patriarcale et latifundiaire brésilienne : telle est, en résumé,  la thèse exposée avec brio, finesse et sensibilité par le sociologue Gilberto Freyre dans son grand chef-d’œuvre Casa-grande & senzala, « le plus grand des livres brésiliens et le plus brésilien des essais» selon Darcy Ribeiro.

 


 

Publié en 1933, cet essai magistral, vive fresque historique, a fait (et fait encore) l’objet de nombreuses critiques : on a reproché par exemple à Freyre de s’appuyer davantage sur l’émotion que sur la rigueur scientifique ; et de professer ainsi entre les lignes une certaine nostalgie idéaliste du « bon vieux temps » où nos ancêtres grands propriétaires fricotaient avec leurs esclaves dans une cuisine qui sentait bon la feijoada mijotée…

 

Mais s’il est vrai que Freyre se laisse parfois emporter par sa plume (qu’il a fort subtile d’ailleurs), il n’en consulte pas moins une précieuse documentation, faisant appel aux chroniqueurs et historiens des siècles passés, et aux plus grands sociologues de son temps ; et sa thèse, si elle peut dans les détails être discutée, n’en jette pas moins les fondements d’une pensée fine, élaborée avec sensibilité, et, pour l’époque, d’une grande modernité.

 

Selon Freyre, l’architecture des « engenhos » (grandes propriétés de plantation sucrière du Nordeste – en particulier dans le Pernambuco et la Bahia), composée de la « casa-grande » (la maison des maîtres) et de la « senzala » (l’habitation des esclaves)


 



serait le reflet de l’organisation sociale qui se mit en place au Brésil sous le nom de patriarcat : une grande famille, en somme, réunie sous le même toit, mais chacun à sa place, selon des rangs bien établis, qui pouvaient être bouleversés parfois – l’enfant du maître jouant avec les enfants esclaves, la maîtresse se confiant à ses femmes de chambre, la mulâtresse jouissant des faveurs (ou subissant le droit de cuissage) du maître, donnant naissance à d’autres petits mulâtres qui eux-mêmes mêleront leur sang à d’autres races.

 

La « miscigenasção » (« métissage ») serait donc au fondement de l’histoire brésilienne : d’abord avec les Indios, dont les femmes débordantes de sensualité ont su séduire des Portugais encore sous le charme de leurs anciens envahisseurs Maures, retrouvant dans les yeux en amande, la peau brune et les formes rondes des femmes Tupinambás la beauté secrète des Ottomanes moçarabes ; puis avec les Noirs, débarqués d’Afrique par millions, fournissant la force de leurs bras et leur vitalité sexuelle aux colons européens, donnant naissance à autant de mestiços, mulatos, cabrochos, caboclos, quadraronos, oitavonos… : la langue brésilienne regorge de termes plus ou moins péjoratifs ou truculents pour différencier les types de métisses et les degrés de couleur de peau qui dessinent la mosaïque ethnique du Brésil.

 

Un pays pluriel, donc ; non pas selon le schéma multiculturaliste, où chaque race, ethnie, culture se maintient dans une cohésion qui frise souvent la ghettoïsation ; mais un grand creuset où se sont fondues peu à peu les populations, chacune apportant une physionomie, une alimentation, un savoir-faire, des croyances… Un syncrétisme qui caractérise aujourd’hui la cuisine, la religion, le folklore, l’artisanat, la société du Brésil, réunissant dans une dialectique fondatrice les grands antagonismes : « Antagonismes de civilisations et d’économies. La civilisation européenne et l’indigène (terme qui désigne les amérindiens au Brésil). L’européenne et l’africaine. L’africaine et l’indigène. L’économie agraire et la pastorale. L’économie des champs et celle des mines. Le catholique et l’hérétique. Le jésuite et le grand propriétaire. Le bandeirante (aventurier et explorateur portugais) et le seigneur de moulin. Le Pauliste et l’immigrant. Le Pernamboucain et le marchand ambulant. Le riche propriétaire foncier et le paria. Le bachelier et l’analphabète. Mais les dominant tous, plus général et plus profond encore : l’antagonisme du seigneur et de l’esclave. » (G. Freyre)

 

Dans Casa-grande & senzala, Gilberto Freyre passe en revue les différents héritages (portugais, juif, musulman, jésuite, hollandais, français, protestant, índio, africain…) et leur complexe et fructueuse fusion, dressant le portrait fidèle et pittoresque d’un Brésil aux multiples visages : une instructive leçon d’histoire, mais aussi de tolérance, à l’heure où les questions raciales brûlent encore, bien peu différemment des grands bûchers de l’Inquisition.

 

[1] Accessible en français sous le titre Maîtres & esclaves. La formation de la société brésilienne. Traduit du portugais par Roger Bastide, préface de Lucien Febvre. [Paris], Éditions Gallimard, « Tel » n°34, 1978 ; 1997, 560 pages, 12 €



 

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