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4 jours et 4 nuits sur l’Amazone

1 Mai 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Voyages - voyages

L’Amazonie, de par son écosystème forestier, ne dispose que de très faibles infrastructures routières : doit-on alors développer les transports terrestres au détriment de la forêt ? Ou laisser les Amazoniens coupés du reste du monde, bloqués dans leur développement socio-économique, au nom de préoccupations écologiques ? Autre vaste débat contemporain, pour lequel je renvoie ceux qui lisent le portugais à un intéressant article sur le blog d’un « rondôniense[1] » fier de l’être :

 

 http://pettersonvale.blogspot.com/2009/04/br-319.html

 

En termes de transports, cela signifie donc que les populations locales n’ont à leur disposition que l’avion et le bateau : le premier étant hors de prix vu le niveau de vie moyen en Amazonie, c’est le second qui est le moyen de transport privilégié par les habitants ; aussi, pour ma plongée dans la culture locale, à la recherche d’authenticité, ai-je moi aussi, pour rejoindre Belém, emprunté l’un de ces bateaux qui effectuent régulièrement la traversée de l’Amazone.

 

Quatre jours et quatre nuits dans la plus complète promiscuité, dans l’hygiène la plus douteuse, le bruit et la confusion ; le bateau est pourvu de trois niveaux : le plus haut est équipé d’un bar et de cabines à couchettes superposées (« camarotes ») ; le plus bas est ouvert, sert aux manœuvres et contient les moteurs ; si nombre de passagers s’y installent pour des raisons économiques, les billets étant moins chers, pour quelques reais de plus je me suis offert davantage de confort ; confort relatif, bien entendu : dans une grande pièce où doivent se trouver réunies plus de 500 personnes, transformée en congélateur par la climatisation, j’ai suspendu ma « rede » (« hamac ») achetée pour l’occasion, imitant pour cela la technique des autres passagers, rompus à l’art d’accrocher un hamac.



 

Les enfants jouent et se courent après, crient et se suspendent aux hamacs comme d’agiles petits macaques. Les grands-mères tricotent, les adolescents draguent, les hommes ronflent, jouent aux cartes et refont le monde autour d’une bière, les femmes papotent, se peignent, et se font les ongles, les évangélistes prient, Bible à la main, bref, chacun vit sa vie, sans se préoccuper le moins du monde de son voisin ; aussi personne ne trouve-t-il à réclamer lorsqu’un individu se met à chanter à 4h du matin… haut degré de tolérance ? Ou manque de respect de l’Autre ?

 

Je me suis souvent posé cette question au Brésil : quand je dis que l’on ne se préoccupe pas de son voisin, je ne parle pas d’égoïsme ni d’individualisme ; j’ai rarement vu un peuple aussi secourable, hospitalier et solidaire que le peuple brésilien, la preuve en est par l’aide spontanée apportée à un ami français victime d’un malaise durant la traversée… Mais il me semble (je me trompe peut-être) que le Brésilien établit une différence entre le domaine privé et le domaine public : par exemple, l’intérieur des maisons est toujours d’une irréprochable propreté, mais la rue est dans un état pitoyable ; de même sur le bateau, les passagers se lavent à longueur de journée, mais jettent leurs déchets à même le sol, un véritable tapis de détritus, dont voici un échantillon à l’arrivée à Belém :



 

J’ai même, scandalisée, vu un homme jeter son gobelet en plastique dans le fleuve alors qu’une poubelle se trouvait juste à côté ! Il reste encore un long travail d’éducation à faire si l’on veut que les Brésiliens apprennent à respecter leur environnement… un environnement pourtant unique, magique, magnifique !

 

Le temps passe, lentement, heure après heure… la lumière décline sur le fleuve, offrant, dans une symphonie de couleurs et d’or, un grandiose coucher de soleil aux teintes chaudes, camaïeu de rouge et d’orange : 



le ciel se déploie comme un drap de soie mordorée, sur lequel les nuages sont suspendus tels des bulles de coton, notes légères d’une partition ; et ce spectacle se reflète dans l’eau du fleuve, miroir mystérieux des profondeurs célestes, enveloppant de ses miroitements une pirogue solitaire…



 

Le service de restauration propose, pour R$ 7,00, un repas basique fait de viande, « arroz e feijão » (l’incontournable duo de riz et haricots), pâtes, « farofa » (« farine de manioc au beurre ») salade de pommes de terre ; peu varié, et un peu lassant midi et soir ; certaines familles ont embarqué avec des vivres et le matériel nécessaire à la préparation de leur repas, d’autres vont se servir au « restaurant » munis d’une gamelle et mangent assis ou couchés dans leur hamac ; d’autres encore vont acheter un « misto quente » (sandwich de pain de mie toasté et fourré de jambon et fromage, équivalent rudimentaire de notre « croque-monsieur » national) pour seulement R$ 2,50.

 

Le dîner est servi à 18h30 (à la nuit tombée, suivant en cela le rythme de la nature), et sur le coup de 20h, l’agitation se calme, le marchand de sable est passé et à part quelques noctambules, tout le monde dort bercé dans son hamac ; les serviettes de toilette sèchent au-dessus de nos têtes, ajoutant une note colorée de plus à la forêt chromatique des hamacs ; et puis c’est déjà l’heure de se lever, 6h du matin la lumière refait surface, les bébés réclament à manger, et la vie reprend ses droits.



 

Petit-déjeuner gratuit pour les passagers de 2ème classe, servie entre 6h et 7h du matin, consistant en un petit pain brioché, un peu de beurre, du café et du lait chaud ; les passagers des « camarotes » et les retardataires peuvent ensuite, pour R$ 5,00, goûter à un « café da manhã » plus généreux, comportant également jambon, fromage et fruits.

 

Direction ensuite les « banheiros » pour l’hygiène matinale : si les mamans n’ont pas de scrupules à laver les bébés dans les lavabos,



pour ma part, je n’ose même pas m’y brosser les dents ! l’eau marronnasse qui s’échappe du robinet laisse douter de l’état des canalisations, de même que les chasses d’eau qui explosent !



Malgré un ménage régulier, la propreté est désastreuse, l’odeur répugnante, et, battant des records d’apnée, je résume donc ma toilette quotidienne à des lingettes, et de l’eau minérale, au risque de passer pour sale au regard des autres passagères qui prennent au moins trois douches par jour.

 

Le voyage se poursuit, toujours aussi lentement, scandé par de brèves étapes pour charger et décharger des marchandises,



durant lesquelles des vendeurs ambulants passent avec leurs paniers tressés, proposant d’une voix de stentor « quiejo ! queijo ! queijo ! », « cocadas », « queijadinhas » ou autres douceurs de production locale, ainsi que des objets d'artisanat (paniers, poupées), des CDs et des DVDs (piratés, évidemment) ;



j’alterne lectures, rêveries, potins avec mes voisins, siestes, et promenades sur le pont, admirant le paysage, l’immensité de ce fleuve se profilant à l’horizon, la luxuriance des arbres sur les rives, goûtant la fraîcheur d’une averse passagère, admirant le chiaroscuro d’un ciel chargé de lourds nuages noirs et zébré de bandes de lumière éblouissante…



 

Les rives sont ponctuées de petites maisons de bois sur pilotis, architecture traditionnelle de la région, presque toutes équipées d’une parabole pour la télé ;



et lorsque le bateau passe, les enfants sautent dans une pirogue, rament à tout-va dans notre direction, avec une incroyable habileté, pour tenter de récupérer un des sacs en plastique jetés par le personnel du bateau (sans doute des restes de nourriture).



 

A mi-chemin, le bateau s’arrête à Santarém ; je dispose d’une petite heure pour me dégourdir les jambes, rejoindre le centre le long des « Docas do Porto » (sorte de mini- « Promenade des Anglais » locale), jeter un coup d’œil à l’Igreja Matriz (jolie de l’extérieur, avec son revêtement bleu ciel, mais totalement quelconque à l’intérieur) et à la petite place qui lui fait face, avec sa « feirinha » d’artisanat et son coquet kiosque à musique, avant de réembarquer pour encore deux jours de traversée.



 

Dieu que le temps est lent ! Excellente leçon d’humilité et d’introspection, qui oblige à penser et invite à se retrouver, tandis que les rives défilent, toujours pareilles et chaque fois différentes...



Mais si je m’habitue peu à peu à ma rede, où je dors de mieux en mieux, je ne suis pas peu impatiente d’arriver, désirant, plus que tout au monde… une douche ! L’eau et l’énergie sont vraiment un luxe, et l’enjeu de l’économie de demain.

 

Le matin de notre arrivée à Belém, un peu nauséeuse, je monte sur le pont, où un air frais et vigoureux me fouette le visage avec une grisante sensation de liberté ; Belém de loin, avec ses gratte-ciels, paraît une pseudo Manhattan City,



et je pose pied à terre, un peu sonnée, mais délivrée : cette traversée m’a beaucoup appris, m’a permis de toucher du doigt des us, des coutumes, de les observer, avec le regard critique d’une étrangère, de contempler des paysages splendides, de graver des images au fond de ma mémoire, réservoir de questions et de réflexions sur notre Histoire et les enjeux de notre avenir.

 

Mais je ne le ferais pas deux fois !

 

 

 

 

 



[1] habitant du Rondônia, l’Etat limitrophe au sud de l’Amazonas.

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pmp 01/05/2009 18:40

j ai cru reconnaitre un coucher de soleil ...satisfait de retrouver passerelle a bientot