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Manaus, « cœur de l’Amazonie »

29 Avril 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Voyages - voyages

Fondée en 1669 par les colons portugais au confluent du Rio Negro et du Rio Solimões, Manaus (de l’indien « Manáos », qui signifie « Mãe dos Deuses », « mère des dieux »), la cité, également baptisée de « Coração da Amazonia e Cidade da Floresta » (« Cœur de l’Amazonie et Ville de la Forêt ») est longtemps restée un avant-poste commercial, peuplé de marchands, d’esclaves noirs, d’Indiens, de missionnaires et de soldats.

 

Défendue contre les Hollandais qui occupaient alors l’actuel Surinam par la forteresse de São José da Barra, dotée d’une chapelle édifiée en 1695 à l’œuvre des Carmélites, Jésuites et Franciscains, Manaus prit peu à peu un visage colonial, à mesure que les traces de la vie indigènes étaient détruites et effacées.



 

Mais c’est à partir de 1856 et du boom du caoutchouc, que Manaus connut son véritable essor, avec l’arrivée d’entrepreneurs, de propriétaires terriens, de financiers, et de « seringueiros » (« travailleurs de l’hévéa ») ; la ville dut alors se doter des infrastructures nécessaires à cette forte et rapide croissance démographique, et, faisant appel aux techniques d’ingénierie civile les plus récentes, développa un urbanisme moderne :



eau courante, téléphone et électricité, éclairage urbain, jardins élégants, fontaines coquettes, édifices « Art Nouveau », kiosques, tramway, hôtels, casinos en firent une véritable « Paris des Tropiques » où la bonne société suivait la dernière mode parisienne et, dit-on, envoyait même blanchir son linge à Paris ! Les traces de cette « francophilie » subsistent à chaque coin de rue, et un œil attentif n’aura aucune peine à les relever.



 

Les Britanniques aussi ont su laisser leur empreinte dans la ville : l’Alfândega, (« poste de douane »), à côté de l’entrée du port, a été importé en 1906 de Grande-Bretagne en panneaux préfabriqués ; également conçu par les Britanniques et inauguré en 1902, le « Porto Flutuante » (« Port Flottant »), officiellement « Estação Hidroviária de Manaus », s’élève et s’abaisse avec le niveau de l’eau (lequel, selon les saisons, peut varier de 14 mètres, comme l’indiquent les marques des hautes eaux annuelles sur le mur du port) :



à l’époque, une véritable merveille technologique ! Aujourd’hui, un spectacle fascinant, composé par le mouvement incessant des bateaux, des dockers déchargeant les marchandises, et des passagers embarquant et débarquant…

 

… ayant pris soin, auparavant, de s’approvisionner en vivres dans le marché municipal, qui, débordant de l’enceinte du hangar de style Eiffel, est une plateforme effervescente dès les petites heures du matin : les populations de la forêt viennent y vendre leurs produits et se procurer les premières nécessités, tandis que les citadins y achètent manioc, poissons, herbes et fruits de l’Amazonie, dans une explosion de couleurs, d’effluves d’ordures, une hygiène un peu douteuse et un vacarme assourdissant, résonnant sous les halles 1900.



 

Fruit syncrétique de cette influence européenne, le Teatro Amazonas et sa coupole dorée se dressent majestueusement sur l’esplanade de place São Sebastião :



conçu dans un style néoclassique par des ingénieurs de Lisbonne, des artistes venus des quatre coins de l’Europe et avec des matériaux directement importés (briques, verres de France, marbre d’Italie, fer forgé d’Ecosse), inauguré par le célébrissime ténor italien Caruso en 1896, il accueille encore aujourd’hui pièces de théâtre, spectacles de danse, concerts de musique classique et populaire, et un grand festival d’opéra lyrique, qui cette année rendra hommage, du 23 avril au 28 mai, à la musique française du début du XXème siècle, avec des œuvres de Jules Massenet, Francis Poulenc, Camille Saint-Saëns et Hector Berlioz.



 

Lustres dorés, parquets cirés, rideaux feutrés, sièges de velours, tout ce luxe transporté au cœur de la jungle invite à de douces rêveries mélomanes ; mais fait aussi réfléchir sur la notion de « civilisation » : symbole, à l’époque, de la victoire de la culture sur la nature,  à quel prix en effet cet édifice a-t-il été construit ? Combien d’arbres amazoniens ont été détruits pour les bois sculptés et les marqueteries raffinées ? Et à quel public s’adressait cette offre culturelle ? Difficile d’imaginer les peuplades indigènes se pâmer au son d’ « Orphée et Eurydice »…Emblématique ainsi d’une société profondément hiérarchisée, où le travail des seringueiros et des indios, exploités jusqu’à la moëlle, permettait aux « barons du caoutchouc » de mener la belle vie.

 

Vestige de « l’âge d’or de l’hévéa », le Teatro Amazonas est l’un des rares édifices à avoir survécu à la déchéance de Manaus face à la concurrence de l’hévéa produit en Indonésie et en Malaisie ; à partir de 1910, c’est la fin du monopole, et le début d’une lente agonie pour l’économie de la région.

 

Pour pallier ce marasme, le Brésil établit en 1967 une « zona franca » (« zone franche ») afin d’encourager l’investissement industriel ; des conditions fiscales avantageuses attirèrent alors nombre d’entreprises internationales, et les clients affluèrent, intéressés par ces produits peu onéreux : télévisions, magnétoscopes, lecteurs DVD, matériel hi-fi, climatiseurs, motos fabriqués à Manaus ont, sinon bénéficié à l’industrie brésilienne, du moins apporté un sang neuf à Manaus, qui est devenue l’une des plus grandes villes du Brésil en 1990.

 

Aujourd’hui, Manaus connaît une certaine renaissance, avec de courageux projets de rénovation et de restructuration visant une meilleure qualité de vie pour les habitants et une plus forte attractivité touristique[1] ; on parle même de la construction d’un réseau de métro pour la « Copa do Mundo » de football que le Brésil accueillera en 2014… Tournée vers l’avenir, mais forte de son passé, Manaus est aussi prise en tenailles entre le nécessaire développement économico-social de la région et la préservation de son écosystème, dans le respect des populations locales. Un équilibre entre tradition et modernité, difficile à atteindre pour cette ville métisse…


 



[1] Manaus en effet n’est pour la plupart des visiteurs que le point de départ à des excursions dans la forêt, et pas un but en soi.

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