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Autopsie d’une cité riograndense

9 Mars 2009 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

Vendredi 13 décembre 1963. Sept cadavres se réveillent, sortent de leurs cercueils, et reviennent hanter les habitants d’Antares, une bourgade du Rio Grande do Sul, semant poussière et panique sur leur chemin.

 

Détrompez-vous : nous ne sommes pas dans un film d’horreur de série B, mais dans un roman d’Erico Veríssimo ; et le fantastique n’intervient ici que pour mieux passer le relais au polémique.



 

Si nos sept cadavres attendent encore une sépulture, c’est parce qu’une grève générale touche la ville d’Antares, et que les autorités locales répugnent à céder aux revendications salariales des militants syndicaux. Les employés du cimetière étant eux aussi de la partie, on a laissé les cercueils à l’entrée en attendant que la situation se débloque.

Mais, on ne sait par quel mystère, tels sept Lazares miraculés, les défunts se lèvent l’un après l’autre, retrouvent le don de la parole, et d’un commun accord, décident de retourner en ville réclamer un enterrement digne de ce nom. Guidés par feu Maître Cícero Branco, ex-avocat sans scrupules, crapule repentie, Dona Quiteria, vieille matrone riche et pieuse, Menandro Oliva, pianiste solitaire et suicidaire, Pudim de Cachaça, alcoolique chronique, Erotildes, prostituée déchue et phtisique, Barcelona, cordonnier anarco-syndicaliste, et Joãozinho Paz, jeune militant d’extrême-gauche, prétendument décédé suite à une embolie pulmonaire, en réalité suite à une séance de torture dans l’arrière-salle de la police locale… tous s’en vont dire ses quatre vérités au peuple d’Antares, révéler les corruptions, les trahisons, les bassesses et les compromissions, faire tomber les masques.

 

La société d’Antares est ainsi mise à nue avec un sarcasme mordant et son hypocrisie dénoncée avec une profonde ironie ; mais Antares n’est qu’un micro-miroir de notre société actuelle, où les avantages matériels et les bonnes situations l’emportent sur l’honnêteté et la loyauté. Et les cadavres se putréfiant, attirant les rats et les vautours, renvoient l’image d’une société pourrie, rongée de l’intérieur par la vermine de l’ambition et de la cupidité.

 

Mais Incidente em Antares n’a rien d’une leçon de morale à la sauce catéchèse : si deux conceptions de l’Eglise y sont présentées en la personne du vieil évêque Padre Gerôncio et du jeune père dit « communiste » Padre Pedro-Paulo, questionnant la foi et le rôle de la religion en ce bas-monde, le roman de Verissímo reste un formidable morceau d’écriture flirtant habilement avec le théâtre : un théâtre de l’absurde, mêlant farce, comédie, et satire sur fond d’histoire politique.

 

Aussi Incidente em Antares, publié en 1971, a-t-il été sans peine adapté par Charles Peixoto et Nelson Nadotti pour une mini-série télévisée, réalisée en 1994 par Paulo José et diffusée sur la chaîne Rede Globo, avec un grand retentissement dans le pays.

 

Mais si la série est de qualité, rien ne vaut le bonheur, après une première partie historique peut-être un peu rébarbative, de plonger dans ce dialogue délirant entre morts et vivants, ce règlement de comptes post-mortem, cette estocade posthume lancée avec panache, ce grand cri de révolte surgi d’outre-tombe.

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