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Le chant de l'oiseau de Cham

22 Novembre 2008 , Rédigé par Passerelle Publié dans #Au fil des pages...

La bibliothèque de la Fac de Sciences Sociales, où je me fournis principalement, semble regorger, dans le rayon « Littératures Etrangères », d’ouvrages sur la créolité : proximité géographique, projet scientifique, simple goût des bibliothécaires ?

 

Le fait est qu’après le décevant Plat de Porc aux Bananes Vertes d'André et Simone Schwarz-Bart, je viens de découvrir une perle, un bijou, une merveille de littérature : Texaco, de Patrick Chamoiseau.

 

Ce dernier est né à Fort-de-France en 1953. Après des études de droit et de sciences sociales, il s’essaye à la bande dessinée et au théâtre. Mais c’est en 1986 qu’il fait véritablement son entrée en littérature, avec sa Chronique des sept misères, une plongée lyrique et réaliste dans l’univers des « djobeurs » de Fort-de-France, où la débrouillardise tente chaque jour de l’emporter sur la misère, fourmillant de mille petits métiers exercés avec ingéniosité. Deux ans plus tard, Solibo Magnifique confirme les talents de conteur de Chamoiseau, qui, à l’instar d’un Sollers, d’un Desnos, ou d’un Kundera, abandonne la virgule au profit d’un discours fluctuant d’émotions. En 1992, le Prix Goncourt consacre celui qui se définit comme un « marqueur de paroles » voué à restituer dans Texaco  l’histoire du « Pays Martinique » et à se faire chantre de la créolité.

 

 

 

 

 

Ecrivain engagé, disciple d’Aimé Césaire et d’Edouard Glissant, Patrick Chamoiseau lutte pour préserver l’identité créole au-delà de tout exotisme ou misérabilisme.

 

« Texaco » est à l’origine le nom d’une compagnie pétrolière américaine, fondée en 1901 à Beaumont (Texas) sous le nom de « Texas Fuel Company », et pendant longtemps détentrice du monopole sur le marché américain. Diffusée aussi dans d’autres pays, elle possédait entre autres un site de production aux abords de Fort-de-France, où vint s’établir une véritable colonie d’individus et familles sans abri, fondant ce que l’on baptisa alors le quartier de « Texaco ».

 

Insalubre, ce quartier est condamné par la mairie de Fort-de-France à disparaître sous les coups des pelleteuses ; mais l’urbaniste chargé d’en finir avec ce bidonville se heurte à la résistance de ses habitants, et en particulier d’un personnage haut en couleur : Marie-Sophie Laborieux, née en 1913, fille d’un esclave affranchi, est la fondatrice de ce quartier qu’elle n’entend pas laisser aux mains de l’administration. Elle entreprend alors le récit de la naissance de ce labyrinthe de béton, de tôle et de fibrociment, creusant plus loin encore dans la mémoire du pays, et traversant à rebours les différents temps de l’histoire de la Martinique (« Temps de paille », « Temps de bois caisse », « Temps de fibrociment », « Temps de béton ») comme les strates archéologiques d’un passé menacé d’oubli.

 

« (…) c’était quitter leurs histoires, et baille-descendre de notre histoire. Mais leurs histoires à eux continuaient, et notre part prenait comme ça une autre courbe. Pense aux courbes. Les caraïbes vivaient une courbe. Les mulâtres avaient une courbe à eux , et les békés appuyaient sur une autre, et le tout frémissait de l’Histoire que les bateaux de France jour après jour débarquaient à Saint-Pierre. (…)

            Dans ce que je te dis là, il y a le presque-vrai, et le parfois-vrai, et le vrai à moitié. Dire une vie c’est ça, natter tout ça comme on tresse les courbes du bois côtelettes pour lever une case. Et le vrai-vrai naît de cette tresse. »

 

De ces anecdotes croustillantes, de ces croquis attendrissants, de ces descriptions poétiques émerge la figure puissante de Marie-Sophie Laborieux, « femme-matador », déterminée à conquérir son identité et sa terre contre les abus des « békés », des « milâtes », et des « chabins ». Un portrait magnifique, ciselé avec une plume douce-amère, qui puise autant aux belles-lettres françaises qu’à la gouaille créole : Patrick Chamoiseau a créé une langue qui " sans se départir des lois de la rhétorique française, trouvait ses propres gisements d'or, et ses métaphores, comme un envol de papillons des tropiques au-dessus d'un jardin de Le Nôtre " (Hector Bianciotti).

Déployée sur le vaste éventail d’un peuple aux multiples visages, tantôt rieur tantôt triste, tantôt misérable tantôt combattant, la langue de Chamoiseau se décline en fable, en calembour, en poème, en satire et interroge le passé, ses rêves et ses désillusions pour en tirer une leçon de sagesse populaire, en la personne d’Esternome, le « vieux papa » de Marie-Sophie :

 

« En quelque heure, troublé comme une marmaille sous ses trois fois trente ans, mon Esternome me demandait : Marie-Sophie, excuse donc s’il-te-plaît, mais… c’est quoi la liberté ? Cependant mes réponses, il écoutait avide, semblait content-content, puis son regard soudain se noyait de pitié. Et c’est moi alors qui perdant mes beaux airs, retrouvais une insignifiance d’âge. Un jour, sans doute en raison de sa mort, il me souffla : Sophie, fleur de bambou, mon bâton de vieillesse, pluie donnée sur la langue de mes soifs, ô Marie mon doux sirop madou, il ne faut pas répondre à toutes les questions… »

 

L’esclavage, l’abolition, l’évasion vers les grands mornes, la descente vers l’En-ville, l’explosion de la montagne Pelée, Saint-Pierre en ruines, en cendres et en sang, l’arrivée à Fort-de-France, la construction de « Texaco »… deux siècles d’histoire défilent sous les yeux du lecteur envoûté par un style incantatoire, deux siècles de luttes, de défaites et de victoires, de cris et de larmes, lancés dans la nuit des temps créoles comme un testament :

 

« Je voulais qu’il soit chanté quelque part, dans l’écoute des générations à venir, que nous nous étions battus avec l’En-ville, non pour le conquérir (lui qui en fait nous gobait) mais pour nous conquérir nous-mêmes dans l’inédit créole qu’il nous fallait nommer – en nous-mêmes et pour nous-mêmes – jusqu’à notre pleine autorité. »

 

 

 

 

Texaco, de Patrick Chamoiseau, Folio, 1994, 8 €

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