Concentrée dans la difficile et laborieuse rédaction de ma thèse de doctorat, il y a bien longtemps que je n’ai rien publié sur ce blog... Pas vraiment le temps, mais surtout pas la tête à ça, toute mon énergie d’écriture étant absorbée par cette tâche académique ardue – et s’il y a encore quelques lecteurs qui suivent la Passerelle, je les prie de bien vouloir m’en excuser : je reviendrai, c’est promis, quand j’aurai terminé cette longue gestation et accouché d’un beau bébé qui ira reposer tranquillement sur les rayons de quelque bibliothèque universitaire...
En attendant, je ne peux cependant pas m’empêcher de faire un saut ici, juste le temps d’écrire quelques lignes pour vous recommander chaudement, vivement, fortement, un très beau film que j’ai eu l’occasion de voir hier soir et qui m’a permis de voyager de nouveau loin, très loin, en quittant l’horizon limité de mon écran d’ordinateur pour rejoindre celui, infini, du Mississippi.
Dès le début du film, j’ai été tellement happée que j’en ai complètement oublié ma thèse (ceux qui me connaissent bien, et ceux qui ont déjà écrit une thèse avant moi, savent que c’est presque chose impossible !), me laissant emporter par le flot tourbillonnant du plus fascinant fleuve d’Amérique du Nord, et les remous d’une intrigue surprenante.
Au cœur des bayous de l’Arkansas, deux jeunes garçons, Ellis et Neckbone, découvrent au cours de l’une de leurs escapades clandestines un homme réfugié sur une île déserte : les deux têtes brûlées au grand cœur tombent aussitôt sous le charme de ce Robinson Crusoé affamé et un peu paumé et décident de lui venir en aide en lui apportant des vivres et du matériel.
Dégourdis, les deux gamins ont tôt fait de découvrir la raison pour laquelle celui qui se fait appeler Mud se cache dans la forêt : il attend la belle blonde dont il a tué le bad boy-friend dans un accès de rage amoureuse, pour s’échapper avec elle sur un bateau qu’il veut remettre à flot avec l’aide de ses jeunes acolytes.
Sous l’emprise charismatique de ce mystérieux mentor, Ellis et Neckbone ficèlent, à l’insu de leurs parents et de la police, un plan pour réunir les deux tourtereaux et leur permettre de s’enfuir en secret. Mais c’est sans compter les tueurs à gages embauchés pour retrouver Mud et l’éliminer à n’importe quel prix... dont ils devront déjouer la vigilance en s’embarquant dans une aventure qui les dépasse, mais qui va faire d’eux des héros en herbe.
Rite iniatique, éducation sentimentale, « Mud – Sur les rives du Mississippi » raconte le passage à l’âge adulte de deux adolescents en pleine turbulence hormonale, frappés de plein fouet par l’entrée dans la maturité et les masques qui tombent avec la vérité, mais qui voudraient bien croire encore un peu aux contes de fées...
L’amour peut-il durer toujours ? C’est la question qui sous-tend ce film, qui pouvait glisser facilement vers le mélodrame romantique sudiste, avatar contemporain d’Autant en emporte le vent... Mais Jeff Nichols, le réalisateur, esquive l’écueil avec brio, et s’il évoque bien les bouleversements d’un monde qui s’écroule (tel la maison sur le fleuve, démontée planche par planche), c’est en larguant les amarres du traditionnel cinéma hollywoodien pour apporter une bouffée – que dis-je ? une bourrasque ! - d’air frais et de liberté.
L’ardeur trépidante des deux garçons, le bronzage tatoué de Mud, le rythme soutenu de l’intrigue alimentée à bon escient par des piqûres de suspens et d’action savamment distillées, les envolées d’oies sauvages et les échappées de la caméra embrassant l’immensité sont autant de petits bonheurs qui vous secouent le cœur et vous donnent la bougeotte – l’envie d’attraper un sac à dos et de partir illico vers ces contrées sublimées par la photographie d’Adam Stone...
... pour tomber dans les bras de Matthew McConaughey (Mud), aventurier basané, campant avec talent un prince charmant transi en cavale. Mais s’il est un éloge à tisser, c'est celui de Tye Sheridan (Ellis) et Jacob Lofland (Neckbone), qui crèvent l’écran de leurs émois esquissés tout en finesse et de leurs regards qui percent et mettent à nu, et que nous saluons en attendant de les revoir bientôt dans d’autres rôles où ils pourront explorer plus loin encore l’immense palette de leur jeu d’acteurs.
Quant aux acteurs secondaires, ils ne sont pas en reste, peuplant le fond de cette fresque qui donne à voir une Amérique profonde et méconnue, où l’accent d'un anglais chaloupant se mêle aux mélodies mélancoliques d’un blues entonné à la tombée du soir, quand les filles vont racoler au bar, les gars sortent avec leurs pick-ups et les enseignes des motels s’allument en même temps qu’une explosion de couleurs pourpres à l’horizon...
Un univers qui n’est pas sans me rappeler l’Amazonie et ses crépuscules flamboyants, ses canopées luxuriantes, ses igapós miroitants, ses habitants humbles et accueillants, et la grande leçon de vie qu’elle charrie dans ses eaux.
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