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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 12:24

Re-belote. Une semaine après « Mud », je ne peux m’empêcher de nouveau de vous faire part d’un coup de cœur cinéphile (et il mérite cet adjectif même s’il s’agit d’un film grand public). Et, bien que je me sois, là aussi, laissée emporter par l’histoire, et l’intrigue menée de main de maître à un rythme ajusté, cette fois, pas moyen de ne pas établir en permanence des liens avec ma thèse : on y parle portugais, et il y est question, entre autres, d’émigration/immigration, de racines et de déracinement, d’intégration et de déchirement, de deuxièmes (et même troisièmes !) générations, de la trilogie famille, travail, patrie, d’escalier et d’ascenseur (social), d’identité(s) - nationale(s) -, de mariages intra/inter-ethniques, de doubles cultures et de conflits générationnels...

Mais rassurez-vous : rien à voir avec un travail universitaire, même si la fibre sociologique permet d’apporter des éclairages qui densifient ce qui ne serait autrement qu’une simple comédie. Car sous ses apparences (délibérément) caricaturales, « La Cage Dorée » de Ruben Alves est un film plein de justesse et de finesse, qui touche des fibres sensibles et entre en résonance avec le vécu intime de millions d’entre nous.

http://fr.web.img2.acsta.net/r_640_600/b_1_d6d6d6/medias/nmedia/18/95/50/99/20504068.jpg

José (Joaquim de Almeida) et Maria (Rita Blanco), un couple d’immigrés portugais, ont toujours tout fait, depuis leur arrivée en France en 1969, pour s’intégrer : Maria est la concierge dévouée d’un élégant immeuble haussmanien du XVIème arrondissement parisien, qui bichonne les rosiers de Madâme Reichert (Nicole Croisille), s’occupe des enfants du couple débordé du troisième et brique avec énergie rampe d’escalier, vitrages et robes de grands couturiers ; José est un ouvrier hors pair, maçon chevronné et chef de chantier solidaire. Ils vivent dans la petite loge de l’immeuble, avec leurs enfants Paula (Barbara Cabrita) et Pedro (Alex Alves Pereira), unis au quotidien par une tendre complicité et par le projet de retourner un jour vivre au Portugal.

À force de travail, d’épargne, de modestie et de discrétion, la famille Ribeiro est devenue l’exemple de ce que l’on considère comme « l’immigration réussie » : ne pas se faire remarquer, vivre avec humilité, travailler, travailler, et encore travailler, quitte à se faire marcher sur les pieds. « Trop bons, trop cons », plaisante Lourdes (Jacqueline Corado), la sœur de Maria.

Et elle ne croit pas si bien dire : quand José hérite de la maison familiale au Portugal et que les Ribeiro songent à quitter Paris, tout le petit monde qui gravite autour d’eux, craignant de perdre les précieux services qui lui ont été rendus depuis trente-deux ans, manigance à tout-va pour les empêcher de partir.

Pris en tenaille entre le désir de rentrer au pays pour une retraite dorée en exauçant enfin leur rêve de propriété, et la culpabilité à l’idée de lâcher ceux qui semblent avoir tellement besoin d’eux, José et Maria hésitent, tergiversent, divergent... jusqu’à découvrir la supercherie, et se venger de toutes les humiliations subies, de toutes les couleuvres avalées, de tous les mensonges déglutis.

Mais quand Paula leur annonce avoir pour petit ami Charles (Lannick Gautry), le fils de Monsieur Caillaux (Roland Giraud), le patron de José, l’affaire se complique et les certitudes s’écroulent : émerge alors le profond dilemme de l’immigré, partagé entre sa terre d’origine et son pays d’adoption, qu’il voudrait pouvoir fusionner dans un ici-et-là réconciliateur et utopique que même les nouvelles technologies ne parviennent pas à créer. Trouver sa place et rester soi-même quand l’on est propulsé dans un ailleurs méconnu (qu’il soit géographique, économique ou culturel) est un difficile exercice d’équilibriste, comme les personnages l’apprennent à leurs dépens.

À ce déchirement s’ajoute celui du fossé social qui sépare le patron de l’ouvrier, la bourgeoise de la concierge, parents et beaux-parents réunis par une fragile alliance amoureuse qui pousse les uns à emprunter maladroitement ses codes et ses petites manières à la bonne société, et les autres à tomber les masques d’une éducation polissée (à l’image de Chantal Lauby, parfaite en bobo délurée mettant allègrement les pieds dans le plat – de beignets de bacalhau bien sûr).

À sa manière, « La Cage Dorée » est un pamphlet qui dénonce les hypocrisies d’une société dont les paliers, exacerbés en temps de crise, restent isolés les uns des autres par un ascenseur social en panne que le happy end ne masque que partiellement. Les scènes burlesques et les répliques cinglantes ne sont donc pas dénuées d’une portée engagée, fruit d’une réflexion mûre et sensible sur une problématique qui inquiète aujourd’hui la France, terre d’asile et de métissage.

Le scénario intelligent et savamment construit est porté par le jeu parfait des acteurs, qui foncent dans le stéréotype à pleins gaz quand il le faut (morue, football, crucifix, main de Fatima, accent chuintant... tout y est !), mais savent instiller de la subtilité par petites touches discrètes, quand ils n’explorent pas, comme les protagonistes, toute une palette d’expressions et de sentiments : Maria, pleine de grâce, est lumineuse, douce et chaleureuse comme une gorgée de porto, loin de la concierge farouche incarnée avec brio par Josiane Balasko dans « L’élégance du hérisson ».

Si l’on peut en effet remarquer avec ce dernier (par ailleurs plutôt raté) des similitudes frappantes (une humble concierge, des bourgeois hautains, un Asiatique raffiné, une géographie sociale chamboulée), l’effet en est très différent : pétillant, cocasse, émouvant, « La Cage Dorée » est un film sans prétention et pourtant, il dessine une vaste fresque où la part d’ombre, sublimée par un fado magistral, tissée d’une saudade intense et poignante, se niche derrière la légèreté d’un déjeuner de plein air sur les bords du Douro...   

Comme dans « Intouchables » et « Les femmes du sixième étage », grands succès du box-office français de 2011, les extrêmes se rejoignent ici grâce au rire et à la fiction ; mais, dans la réalité, y aura-t-il un dépanneur assez habile pour réparer la mécanique rouillée d'un engrenage bloqué ?

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 22:13

Concentrée dans la difficile et laborieuse rédaction de ma thèse de doctorat, il y a bien longtemps que je n’ai rien publié sur ce blog... Pas vraiment le temps, mais surtout pas la tête à ça, toute mon énergie d’écriture étant absorbée par cette tâche académique ardue – et s’il y a encore quelques lecteurs qui suivent la Passerelle, je les prie de bien vouloir m’en excuser : je reviendrai, c’est promis, quand j’aurai terminé cette longue gestation et accouché d’un beau bébé qui ira reposer tranquillement sur les rayons de quelque bibliothèque universitaire...

En attendant, je ne peux cependant pas m’empêcher de faire un saut ici, juste le temps d’écrire quelques lignes pour vous recommander chaudement, vivement, fortement, un très beau film que j’ai eu l’occasion de voir hier soir et qui m’a permis de voyager de nouveau loin, très loin, en quittant l’horizon limité de mon écran d’ordinateur pour rejoindre celui, infini, du Mississippi.    

 

http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/racine/film/mud-sur-les-rives-du-mississippi-2721304/43575460-23-fre-FR/MUD-Sur-les-Rives-du-Mississippi_portrait_w193h257.jpg

Dès le début du film, j’ai été tellement happée que j’en ai complètement oublié ma thèse (ceux qui me connaissent bien, et ceux qui ont déjà écrit une thèse avant moi, savent que c’est presque chose impossible !), me laissant emporter par le flot tourbillonnant du plus fascinant fleuve d’Amérique du Nord, et les remous d’une intrigue surprenante.

 

 

Au cœur des bayous de l’Arkansas, deux jeunes garçons, Ellis et Neckbone, découvrent au cours de l’une de leurs escapades clandestines un homme réfugié sur une île déserte : les deux têtes brûlées au grand cœur tombent aussitôt sous le charme de ce Robinson Crusoé affamé et un peu paumé et décident de lui venir en aide en lui apportant des vivres et du matériel.

Dégourdis, les deux gamins ont tôt fait de découvrir la raison pour laquelle celui qui se fait appeler Mud se cache dans la forêt : il attend la belle blonde dont il a tué le bad boy-friend dans un accès de rage amoureuse, pour s’échapper avec elle sur un bateau qu’il veut remettre à flot avec l’aide de ses jeunes acolytes.

Sous l’emprise charismatique de ce mystérieux mentor, Ellis et Neckbone ficèlent, à l’insu de leurs parents et de la police, un plan pour réunir les deux tourtereaux et leur permettre de s’enfuir en secret. Mais c’est sans compter les tueurs à gages embauchés pour retrouver Mud et l’éliminer à n’importe quel prix... dont ils devront déjouer la vigilance en s’embarquant dans une aventure qui les dépasse, mais qui va faire d’eux des héros en herbe.

Rite iniatique, éducation sentimentale, « Mud – Sur les rives du Mississippi » raconte le passage à l’âge adulte de deux adolescents en pleine turbulence hormonale, frappés de plein fouet par l’entrée dans la maturité et les masques qui tombent avec la vérité, mais qui voudraient bien croire encore un peu aux contes de fées...

L’amour peut-il durer toujours ? C’est la question qui sous-tend ce film, qui pouvait glisser facilement vers le mélodrame romantique sudiste, avatar contemporain d’Autant en emporte le vent... Mais Jeff Nichols, le réalisateur, esquive l’écueil avec brio, et s’il évoque bien les bouleversements d’un monde qui s’écroule (tel la maison sur le fleuve, démontée planche par planche), c’est en larguant les amarres du traditionnel cinéma hollywoodien pour apporter une bouffée – que dis-je ? une bourrasque ! - d’air frais et de liberté.

L’ardeur trépidante des deux garçons, le bronzage tatoué de Mud, le rythme soutenu de l’intrigue alimentée à bon escient par des piqûres de suspens et d’action savamment distillées, les envolées d’oies sauvages et les échappées de la caméra embrassant l’immensité sont autant de petits bonheurs qui vous secouent le cœur et vous donnent la bougeotte – l’envie d’attraper un sac à dos et de partir illico vers ces contrées sublimées par la photographie d’Adam Stone...

... pour tomber dans les bras de Matthew McConaughey (Mud), aventurier basané, campant avec talent un prince charmant transi en cavale. Mais s’il est un éloge à tisser, c'est celui de Tye Sheridan (Ellis) et Jacob Lofland (Neckbone), qui crèvent l’écran de leurs émois esquissés tout en finesse et de leurs regards qui percent et mettent à nu, et que nous saluons en attendant de les revoir bientôt dans d’autres rôles où ils pourront explorer plus loin encore l’immense palette de leur jeu d’acteurs.

Quant aux acteurs secondaires, ils ne sont pas en reste, peuplant le fond de cette fresque qui donne à voir une Amérique profonde et méconnue, où l’accent d'un anglais chaloupant se mêle aux mélodies mélancoliques d’un blues entonné à la tombée du soir, quand les filles vont racoler au bar, les gars sortent avec leurs pick-ups et les enseignes des motels s’allument en même temps qu’une explosion de couleurs pourpres à l’horizon...

Un univers qui n’est pas sans me rappeler l’Amazonie et ses crépuscules flamboyants, ses canopées luxuriantes, ses igapós miroitants, ses habitants humbles et accueillants, et la grande leçon de vie qu’elle charrie dans ses eaux.

Por-do-sol-15.jpg 

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5 décembre 2012 3 05 /12 /décembre /2012 08:05

La culture de Malte, comme sa langue au carrefour entre Orient et Occident, Nord et Sud, se reflète dans les étals des commerces et dans les assiettes, où toutefois dominent les produits typiquement méditerranéens  : fruits (pêches, figues, pastèques, melons, prunes) et légumes (tomates, aubergines, courgettes, poivrons...) gorgés de soleil, fromages de chèvre, olive sous toutes ses formes, poissons (en particulier le lampuka et le pixxispad (espadon)) et fruits de mer, gibier (dont LA spécialité maltaise : le ragoût de lapin (stuffat tal-fenek), mijoté dans une sauce au vin), ail, herbes aromatiques, légumes secs (pois chiches, fèves, lentilles, haricots..) et fruits secs (amandes, raisins, figues, dattes...).

 

Lampuka

  Lampuka

Stuffat tal-fenekStuffat-tal-fenek

Certains sont produits localement, mais la plupart sont importés d'autres pays de la Méditerranée : Grèce, Espagne, Portugal, pays du Maghreb, et Italie principalement – je retrouve donc nombre de marques et produits qui me sont si familiers depuis mon séjour dans la Péninsule, et qui côtoient, dans une co-habitation pour le moins curieuse, les produits typiquement anglais dont la consommation remonte probablement à l'époque de la domination britannique...

 

De l'Italie, et en particulier de la Sicile, toute proche, les Maltais ont adopté une consommation de pasta et de pizza fréquente, sous leur forme simple ou enrichie, comme les ravjuli, ou la timpana, une sorte de pasta al forno (gratin de pâtes) dense et chargée ; les bragioli, des paupiettes de veau mijotées ; les kannoli, sur le modèle des succulents cannoli siciliens, des rouleaux de pâte sablée frite et farcie d'un mélange de ricotta et de fruits confits (si vous passez par là, ne manquez pas ceux de Busybee[1], les meilleurs de l'île paraît-il – je m'en suis d'ailleurs léché les doigts...).

 

Timpana

 

Timpana


Bragioli

 

 Bragioli


Kannoli

 

Kannoli 


  … et, comme tous les peuples méditerranéns, un goût pour les antipasti (petits hors-d'œuvres précédent le repas en guise d'apéritif) : hobz biz-zejt (tartine de pain frottée de pulpe de tomates, garnie de câpres, d'oignons, de thon et de menthe et arrosée d'huile d'olive, semblable à la bruschetta) haricots blancs au poivre, olives farcies, galletti (petit crackers salés) à tremper dans des dips (purée de fève, hummus, caviar d'aubergine, pâte de tomates séchées aux noix de cajou...), et les typiques gbejniets, de petits fromages ronds, de brebis ou de chèvre, souvent roulés dans le poivre, délicieusement frais et piquants, que l'on conserve dans l'huile ou le vinaigre.

 

Hobz-biz-zejt 

 

Hobz biz-zejt


Galletti

 

Galletti 

 

Gbejniet 

 

Gbejniets 

 

L'influence orientale, quant à elle, transparaît davantage dans les desserts, parfumés de miel et d'amande : les qaghaq tal-ghasel, des couronnes au miel fourrées à la figue ; les imqarets, des pâtes frites, parfumées à l'anis et fourrées de dattes, servies chaudes par des marchands ambulants ; le helwa tat-tork, une pâte de sésame sucrée, souvent agrémentée d'amandes ou de pistaches entières, qui se déguste langoureusement à la petite cuillère ; le qubbajt, nougat au caramel noir ou à la pâte d'amandes, héros des festas de village. 

 

Qaghaq tal-ghasel

 

Qaghaq tal-ghasel

Imquaret

Imqarets

 

Les Maltais sont au fond des bons vivants - la preuve en est dans les portions plus que généreuses, et l'ordre des plats, abondants, qui suit la plupart du temps la séquence italienne : antipasti (mises en bouche), primo piatto (soupe, pâtes ou risotto), secondo piatto con contorno (viande, volaille ou poisson avec légumes, salade et/ou pommes de terre), dolce (dessert), frutta... On apprécie donc en fin de repas le petit verre de liqueur que les Maltais ont coutume de servir pour faciliter la digestion, et prolonger la danse des saveurs sur les papilles : une goutte de limuncell (cousin du limoncello amalfitain), un doigt d'amaretto, ou encore une de ces liqueurs de fabrication locale à partir des fruits de l'île (miel, amandes, figues, orange sanguine, mais aussi, plus exotique, ħarruba (caroubier), rummiena (grenade), et, ô délice !, bajtra (figue de barbarie)).

 

jb0248

 

Bajtra

 

Mais ce que les Maltais semblent préférer, ce sont des casse-croûtes à manger sur le pouce, dans la rue ou assis à une terrasse de café, avec une bière ou un cappuccino, à toute heure du jour et de la nuit : la ftira, une sorte de petite pizza, le pastizzi, un petit chausson de pâte feuilletée farci à la ricotta ou à la pâte de petits pois ; le qassatat, une tourte de pâte brisée fourrée elle aussi à la ricotta, ou au cottage cheese et épinards – tous servis chauds à s'en brûler le palais, à peine sortis du four, fondants et croustillants sous la dent.

 

Pastizzi

 

Pastizzi

 

Qassatat

Qassatat

 

Si les fast-foods ont bien sûr fait leur entrée à Malte et se multiplient comme les petits pains à hot-dogs et hamburgers qu'ils servent dans leurs réduits empestant la friture, séduisant les jeunes générations en mal d'américanisation, les petits restaurants familiaux du type trattoria et les modestes commerces traditionnels ont la vie dure : l'on trouve ainsi peu de grands hypermarchés, en particulier à Gozo où les habitants continuent à se fournir à la petite épicerie locale, ou auprès des commerçants ambulants qui traversent les villages en s'arrêtant à chaque pâté de maison et préviennent de leur arrivée par de tonitruants coups de klaxon : les habitants peu mobiles et aux consommations modestes (les personnages âgées principalement) peuvent ainsi se fournir quotidiennement, et faire aussi un brin de causette avec le vendeur et les voisins groupés autour de la camionnette – plus qu'un simple achat, un moment convivial de socialisation. C'est ainsi que nous découvrons comment nous fournir en poisson, nous qui nous étonnions de ne pas trouver de poissonnerie parmi les commerces de Gozo (mais les Maltais en consomment de toutes façons peu) ; une autre camionnette passe de maison en maison avec des fruits et légumes et des produits de première nécessité ; et le pain (le hobza, une miche campagnarde, comme dans le Sud de l'Italie, ou du pain de mie, comme en Angleterre, le plus souvent pré-tranché) est livré chaque matin dans les sacs suspendus aux poignées de portes – indice d'une vie qui se mesure encore à l'échelle locale, avec un tissu social dense qui permet de maintenir des liens et de n'oublier personne : plus que la fameuse diète méditerranéenne, ne serait-ce pas cela le secret de la longévité des méridionaux ?


Hobza

 

 Hobza



[1]    Busybee, 30, Ta` Xbiex Seafront - Msida, MSD 1513 – Malta ; Tel: [+356] 2133 1738 ; E-mail : info@busybee.com.mt ; Site internet :

www.busybee.com.mt

 

 

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28 novembre 2012 3 28 /11 /novembre /2012 08:11

Chaque été, des cargaisons entière d'adolescents viennent « étudier » l'anglais à Malte, où le climat et les plages sont, il faut l'avouer, plus attrayants pour un summer course qu'au Royaume-Uni.

 

Malte conserve en effet de l'époque de la domination britannique (1814-1964) un important héritage culturel et linguistique : l'anglais est ainsi inscrit dans la Constitution de la République de Malte comme « langue officielle », les lois sont donc promulguées aussi bien en maltais qu’en anglais et l'anglais est une langue de communication privilégiée, notamment dans l'industrie du tourisme, l'une des plus importantes sources de revenus de l'économie maltaise ; et la plupart des habitants sont capables de s'exprimer dans un anglais plus ou moins courant, les jeunes générations tendant même à délaisser le maltais pour parler anglais avec leurs propres enfants, qu'elles inscrivent dans des écoles privées anglaises – imitées par certains, blâmées par d'autres, mais convaincues probablement de miser sur un avenir global.

 

Néanmoins, les Maltais s'expriment plus spontanément dans leur propre langue, le maltais, par ailleurs seul reconnu dans la Constitution comme « langue nationale », dont l'usage est encouragé par la Loi sur la langue maltaise de 2003 comme « élément fondamental de l'identité du peuple maltais ».

 

Mais avant de pouvoir être ainsi pleinement reconnue et valorisée, la langue maltaise a longtemps été l'objet d'âpres disputes entre les différents camps, politiques et culturels, qui avaient fait de Malte un pion dans leur jeu d'influences :

 

« […] les Britanniques imposèrent unilatéralement leur langue et accaparèrent tout le pouvoir politique et économique. Presque tout le XIXe siècle vit la montée de fortes revendications nationalistes. La vie intellectuelle maltaise fut marquée par un mouvement «sémitisant», ce qui se traduisit par une sorte de nationalisme arabophone, favorable aux emprunts tirés de l'arabe classique. Non seulement, la langue maltaise acquit une littérature, mais apparurent aussi les premiers travaux de lexicographie. En même temps, d'autres mouvements nationalistes encouragèrent plutôt la promotion de l'italien considéré comme plus apte que le maltais pour résister à l'anglais. […] De leur côté, les Britanniques croyaient pouvoir détacher Malte de la sphère d'influence italienne en imposant l'anglais dans les écoles et l'administration publique. En même temps, les revendications en faveur du maltais servaient les ambitions britanniques, car ses partisans étaient en général opposés à l'impérialisme linguistique italien, sans s'opposer à l'anglais[1]

 

La langue maltaise avait alors le statut de parent pauvre et n'était utilisée qu'oralement, au quotidien -  seuls l'italien et le latin, puis l'anglais, avaient le statut de langue écrite ; il fallut attendre le début du XXè siècle et l'action de Mikiel Anton Vassalli, considéré depuis lors comme « le père de la langue maltaise », pour que le maltais soit normalisé ; 1924, pour que l'alphabet maltais soit accepté et reconnu par les Maltais eux-mêmes ; 1933, pour que le maltais et l'anglais deviennent les langues officielles ; 1934, pour que l'écriture officielle maltaise soit adoptée (sur la base d'un alphabet mis au point une dizaine d'années auparavant par l'Union des écrivains maltais) et l'enseignement du maltais commence à être dispensé ; 1974, et la Constitution de la République de Malte, pour que le maltais soit reconnu comme langue nationale ; et 2004, date de l'entrée de Malte dans l'Union Européenne, pour que le maltais soit reconnu comme l'une des langues officielles de l'U.E.

 

La langue maltaise est ainsi le fruit de l'histoire et de la géographie de l'île : des siècles d'occupation étrangère, et l'accueil de toutes sortes de populations venues des quatres coins du monde, ont contribué à la modeler, la transformer, l'enrichir de toutes sortes de phonèmes et de vocables.

 

Le maltais est donc aujourd'hui l'une des rares variantes de l'arabe dialectal transcrit en alphabet latin, ce qui a donné un mélangue linguistique curieux (au point que Dieu est mentionné lors de la messe catholique sous le nom d' « Allah » !) : on retrouve les sons rauques et la respiration de l'arabe maghrébin, auxquels se sont mêlés la mélodie de l'italien et du dialecte sicilien, et même quelques interjections napolitaines.

 

Car l'italien, dans sa version méridionale principalement, est aussi très présent à Malte, et la plupart des habitants sont capables, sinon de le parler, du moins de le comprendre, du fait des nombreux échanges, historiques et actuels, avec l'Italie voisine ; mais aussi, parce que pendant longtemps, seules la Rai et les chaînes de télévision italiennes étaient transmises à Malte, qui ne possédait pas encore d'industrie audiovisuelle : des générations entières de Maltais ont donc grandi en absorbant l'italien de la télévision, avant que les chaînes maltaises ne fassent leur apparition.

 

Aujourd'hui, l'anglais semble, à Malte comme ailleurs, prendre de plus en plus d'ampleur, avec la puissance d'une lingua franca internationale porteuse des innovations du monde globalisé ; mais le maltais a su trouver sa place, dans ce carrefour babélien et stimulant de langages qui se tressent et se fondent en une musique douce à l'oreille, à la cadence envoûtante et pleine de vie – et, tel une plante qui aurait enfin fixé ses racines dans le sol, il semble vouloir grandir encore en se nourrissant de tous ces mots et expressions venus de loin...



[1]    Source : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/malte.htm

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21 novembre 2012 3 21 /11 /novembre /2012 08:41

Placée sous l'emblème de la George Cross, qui orne son drapeau rouge et blanc, Malte conserve avec son ancien tuteur, le Royaume-Uni, une relation ambivalente qui oscille entre une vassalité déguisée et des sursauts de souveraineté aux inflexions âprement nationalistes.

 

L'occupation anglaise de l'archipel de Malte, considéré comme une colonie britannique par la Couronne à partir de l'occupation des troupes en 1814 jusqu'à la déclaration de l'indépendance en 1964, a en effet laissé de nombreuses traces, profondément inscrites, dans la culture maltaise.

 

Après avoir vécu deux ans au Royaume-Uni, certains détails nous sautent aux yeux comme un écho familier ; la multitude d'Anglais qui viennent chaque année en vacances sur l'île doivent finir par se sentir un peu chez eux – à quelques averses près...

 

Les vestiges les plus visibles, à chaque coin de rue, sont les cabines téléphoniques et les boîtes aux lettres rouges marquées par la Couronne britannique :

 

Malte - Mdina 15

 

L'urbanisme a par endroits tout d'un borough londonien, avec son enfilade de « maisonnettes » (comme on les appelle à Londres) toutes identiques, collées les unes aux autres, précédées par un jardinet et une allée de gravier parfois peuplés de nains de jardins ; le balcon de bois maltais y remplace la bow-window, mais l'esprit de ces quartiers résidentiels de banlieue anglaise reste le même.

 

Malte - Kalkara 4

 

Comme vous pouvez le voir sur ce panneau de signalisation, les voitures ont le volant à droite et l'on conduit du côté gauche, le code de la route suivant le modèle britannique – aux risques et périls des touristes désorientés !

 

Les CCTV (caméras de vidéo-surveillance) abondent, parfois aux endroits les plus incongrus.

 

Dans les rayons de supermarchés, les chocolats Cadbury's, les digestive biscuits, le cheddar, la Worcestershire sauce,le corned-beef, les ingrédients exotiques pour cuisine indienne ou thaï, les tomato beans, le pain de mie... directement importés du Royaume-Uni côtoient les produits locaux ou importés d'Espagne, d'Italie ou du Maghreb.

 

Et les consommations en boisson vont davantage vers le thé (« wanna cuppa ? ») que vers le café, et vers la bière que vers le vin, pourtant boisson pluriséculaire des pourtours de la Méditerranée.

 

La législation est basée sur la common law et non sur le droit romain ou la charia, comme c'est le cas dans la plupart des pays méditerranéens.

 

Enfin, l'anglais est omniprésent dans la vie quotidienne : signalisations, journaux, télévision, radio, livres, dépliants... presque toutes les publications, à moins d'avoir un caractère strictement local, sont bilingues maltais-anglais, les deux langues officielles reconnues comme telles par la Constitution de la République de Malte ; les habitants maîtrisent tous plus ou moins l'anglais comme une deuxième, voire première, langue, et ce dès le plus jeune âge – au point que les chaînes de télévision en anglais ne proposent pas de sous-titres.

 

Mais les Maltais n'en sont pas moins farouchement attachés à leur langue, qui a fait l'objet d'âpres disputes et de multiple influences avant de devenir le fascinant mélange d'arabe, d'italien, et de dialectes méditerranéens dont je vous reparlerai ailleurs.

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Published by Passerelle - dans Incongruités
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14 novembre 2012 3 14 /11 /novembre /2012 08:11

À peine a-t-on le temps d'entendre les sirènes d'alerte retentir que déjà les bombes sifflent et s'écrasent, dévastant tout sur leur passage, laissant dans leur sillage hommes, femmes, vieillards et enfants en fuite ou mourants, des cadavres enterrés sous les décombres, les vestiges d'une civilisation brillante qui s'écroule sous les bombardements ennemis.

 

Science-fiction ? Reportage de guerre ? Il s'agit en fait ici d'un roman historique de Nicholas Montsarrat, romancier britannique engagé dans la Royal Naval Volunteer Reserve pendant la Seconde Guerre Mondiale, et témoin de nombreuses batailles - expérience dont il a tiré la plupart de ses écrits. Après une carrière diplomatique qui l'aura mené en Afrique du Sud puis au Canada, il décide en 1959 de se dédier entièrement à l'écriture et se retire sur l'île de Guernsey, au large de l'Angleterre, puis sur l'île de Gozo, à Malte, qui sera le théâtre de l'un de ses derniers romans, publié en 1973 sous le titre The Kappillan of Malta.

 

« The Kappillan », surnommé en maltais « il-kappilan 'ta-katakombi », est le protagoniste de ce livre où l'érudition prend malheureusement souvent le pas sur la fiction, et les gloses historiques sur l'action : l'on traverse ainsi l'histoire de Malte des temples mégalithiques à l'occupation britannique, dans un style qui tient davantage du manuel d'histoire-géographie que d'une véritable verve littéraire.

 

En sautant quelques pages peut-être rébarbatives, on se passionne malgré tout pour l'histoire de Dun Salv, ce prêtre humble et modeste, dédié à l'amour de Dieu, de ses ouailles et de sa terre, qui, dans une atmosphère apocalyptique, rejoint ses fidèles qui se sont réfugiés dans les catacombes creusées sous La Valette pour partager leur maigre pain quotidien et leurs frayeurs, et soutenir leur foi et leur amour patriote.

 

Autour de lui gravitent des personnages hauts en couleur, de sa baronnesse de mère, fleuron de l'aristocratie maltaise, à un nain au caractère bien trempé, en passant par une galerie de portraits pittoresques.

 

Fresque épique d'un épisode méconnu de la Seconde Guerre Mondiale, mais qui a presque entièrement rasé la capitale maltaise et marqué l'histoire de ce petit pays – depuis, La Valette a retrouvé son éclat de jadis et les Maltais fièrement conquis, grâce à leur bravoure, la George Cross qui orne leur drapeau rouge et blanc.

 

the-kappillan-of-malta.jpg

 

The Kappillan of Malta, Cassell Military Paperback, 2001, 464 p., traduction en français de Renée Tesnières, publiée sous le titre Don Salvatore, chapelain de Malte, Paris, Presses de la Cité, 1974, 422 p. - disponible en e-book.

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7 novembre 2012 3 07 /11 /novembre /2012 09:33

Il est venu pour la première fois à Gozo en 1978. Ce fut le coup de foudre. Il a tout laissé tomber pour revenir s'y installer. Depuis, Joerg Boettcher explore l'île dans ses moindres recoins, capturant, avec son appareil photo ou ses pinceaux, la vaste palette de couleurs qu'offre le paysage maltais.

 

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Joerg Boettcher, alors jeune Berlinois en quête d'aventures, a commencé à manier du fusain lors d'un voyage en Grèce, en empruntant son matériel à un ami. Depuis toujours passionné d'art mais totalement autodidacte, il n'a cessé jusqu'à présent d'améliorer sa technique sans pour autant jamais délaisser son intuition, à travers diverses phases d'inspiration : des paysages aux abstractions, en passant par un bestiaire naïf et des natures mortes qui, tous, reflètent son amour profond pour l'île où il a choisi d'enraciner son destin.

 

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Destin qui pourrait être triste s'il ne savait le renverser avec une force vitale fascinante et contagieuse : et le fauteuil roulant auquel une maladie survenue en 1999 l'a condamné ne l'empêche pas de mener, en toute autonomie, son activité de chasseur de détails pittoresques à travers Gozo. Observateur patient et passionné de la vie maltaise, Joerg infuse ses œuvres de son regard perspicace et de l'intense lumière de la Méditerranée.

 

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Dans sa ravissante farmhouse décorée avec goût, petite enclave bucolique et fleurie dans une ruelle de Żebbuġ, il vous accueille avec un sourire jovial et un humour décapant, et vous invite à découvrir sa galerie1 accrochée aux vieux murs de pierre, qu'en infatigable conteur il illustre par des anecdotes désopilantes.

 

Farmhouse Joerg Boettcher

 

Personnage aussi haut en couleurs que ses toiles, Joerg a du talent à revendre – et de beaux tableaux à vendre... avis aux amateurs d'art et de talents embusqués !

 

 

1The Farmhouse Gallery, 21 Skappucina Street - Żebbuġ, ZBB 1326 – Gozo – Malta ; Tél : [+356]2156 1434 / 9922 8770 ; E-mail : art@joergboettcher.com ; Site internet : www.joergboettcher.com

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31 octobre 2012 3 31 /10 /octobre /2012 08:49

La religion (catholique romaine) a une place et un poids très important dans la vie maltaise : il suffit d'observer et d'écouter pour le constater – chapelles, représentations de la Sainte Vierge, crucifix, sont omniprésents ; les cloches de l'église sonnent à toute heure pour rappeler les fidèles à leurs oraisons ; le bénédicité est prononcé avant chaque repas, le signe de croix fait sur le seuil des lieux saints et les émissions de radio organisent des débats théologiques entre animateurs et auditeurs...

 

Les fêtes des saints patrons des paroisses, et en particulier la fête de la Sainte Vierge le 15 août, sont donc, comme dans le Sud de l'Italie où la vie s'arrête à Ferragosto, un moment fondamental de la vie religieuse, autour duquel s'organisent toute la vie de la communauté et des fêtes gigantesques où sacré et profane se côtoient et se mêlent dans la plus grande liesse.

 

Dans un esprit presque infantile, les paroisses rivalisent de splendeur pour honorer leur saint(e) – et surtout épater la galerie ; c'est donc à qui aura la plus belle statue, le plus beau cortège, la plus belle fanfare, les plus beaux feux d'artifices – et des dizaines de milliers d'euros alimentent les joutes entre paroisses rivales, entièrement financées et organisées par leurs ouailles respectives.

 

Gozo - Festa de Victoria 22

 

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Les associations de bénévoles ne comptent pas les heures consacrées à la décoration des rues qui se parent de lampions multicolores, de statues de saints, de piliers de faux marbre, de drapeaux et bannières aux couleurs du/de la saint(e) qui sera célébré (bleu pour la Saint Vierge, rouge pour Saint George, etc.) - couleurs qui ornent aussi les maisons.

 

Gozo - Festa de Zebbug 8

 

Des fêtes préliminaires sont organisées pour récolter des fonds : un dîner par-ci, un barbecue par-là... les habitants viennent en foule, heureux de participer aux préparatifs, dans une ambiance détendue et conviviale : sur la place du village, de longues tablées rassemblent les Gozitains et quelques touristes, toutes générations confondues ; les plus âgés, heureux de se retrouver, rient et applaudissent les plus jeunes, tous de paillettes vêtus, montés sur la scène pour exécuter quelques pas de danse dans une pâle et maladroite imitation des clips MTV; l'animation musicale de la soirée est ensuite assurée par des artistes locaux, duo de comiques ou pseudo-sosie d'Elvis Presley.

 

La semaine du 15 août est ainsi scandée de festivités, et de nombreux Maltais profitent de ce jour férié pour séjourner à Gozo, dans les résidences secondaires qu'ils y possèdent ou dans les hébergements touristiques qui sont alors pris d'assaut, tout comme les plages de l'île.

 

Puis vient le grand jour : au sanctuaire de Ta' Pinu d'abord, la veille du 15 août ; c'est une basilique néoromane édifiée au XXè siècle et connue pour la collection d'ex-votos qui tapisse les murs – le Lourdes de Gozo :

 

« Elle fut élevée entre 1920 et 1931, à l'emplacement d'une petite chapelle du XVIèsiècle qu'un paysan, Filippino Gauci, surnommé Pinu, sauva de la destruction au XVIIèsiècle. En 1883, Karmni Grima, une femme du village tout proche de Għarb, et un ami, Francesco Portelli, entendirent la voix de la Vierge. À la suite de cet événement et d'une série de guérisons inexpliquées, la chapelle devint un lieu de pélerinage si important qu'on y bâtit ce vaste édifice. »1

 

Nous arrivons à la tombée de la nuit, la célébration a déjà commencé et nous entendons de loin les chants en l'honneur de Marie, portés par la brise et par le micro. La messe est célébrée en plein air, et il y a foule : les gens sont venus pour la plupart en famille, endimanchés, et ils suivent la liturgie avec ferveur, ou du moins une sorte d'habitude du rite qui les fait accomplir automatiquement les gestes eucharistiques.

 

Gozo - Ta' Pinu Sanctuary 1

 

L'autel est éclairé par un trapèze de spots, mais le reste n'est illuminé que par de petites bougies qui flambent malgré le vent, déposées à intervalles réguliers sur les murets qui bordent l'entrée du sanctuaire ; et par les photophores des fidèles, qu'ils agitent au moment des chants, et qui forment comme un bouquet de couleurs rouges, jaunes, bleues dansant dans l'harmonie des voix qui s'élèvent à l'unisson.

 

Gozo - Ta' Pinu Sanctuary 3

 

À Victoria ensuite, le mercredi, pour la fête la plus importante de l'île de Gozo. Nous y arrivons en fin d'après-midi, vers 18h30, et suivons le mouvement de la foule grossissante qui monte vers la citadelle, intrigués par le contraste vestimentaire entre les touristes, comme nous, en tenue décontractée, appareil photo pendu autour du cou, et les Gozitains, de la dernière élégance, endimanchés pour l'occasion, venus en famille.

 

Le moment où nous arrivons coïncide avec la fin de la messe célébrée en l'honneur de la Sainte Vierge et l'apparition, dans un tonnerre de fanfare, de la statue majestueuse dans l'encadrement de la porte de la Cathédrale de Victoria. S'ensuit un long intermède musical en l'honneur de Santa Marija, interpété par l'harmonie locale et des chanteurs lyriques. L'assemblée, groupée sur les marches du parvis de la Cathédrale, formée probablement des meilleures familles du bourg, accompagne les refrains, jusqu'à la conclusion grandiose, scandée d'applaudissements, sous une pluie de confettis (qui sont en réalité de petits carrés de papier découpés à la main, certainement avec une patience infinie, dans des journaux et magazines) : l'allégresse est à son comble.

 

Gozo - Festa de Victoria 1

 

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Puis la procession se met en place et avance, lentement, au son de la fanfare et des explosions des feux d'artifices ; les cuivres des instruments, les ors des chasubles brillent dans le reflet du soleil couchant, et toute cette richesse s'étale dans le faste de l'Église et la fierté de ses fidèles. La statue, lourde et chargée, est portée par des volontaires revêtus de chasubles blanches et bleues (couleur de Marie), puis viennent les dignitaires de l'Église et les enfants de chœur, qui procèdent, lentement, dans l'allée humaine formée par la foule et le tumulte.

 

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Ils traverseront ainsi le bourg entier, animé par l'ambiance de fête qui emplit les rues : les habitants de Victoria ont sorti des chaises qu'ils ont disposées sur le palier ou le balcon pour converser entre voisins et observer les passants qui déambulent dans la douceur de cette nuit d'été après s'être arrêtés sur la place centrale où les stands de nougats, glaces, granite et autres douceurs ne désemplissent pas tandis que la fanfare entonne des airs connus des Beatles.

 

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Même festivités, à caractère plus modeste, à Żebbuġ, où la fête s'étale sur les trois soirées du week-end, dans une profusion de feux d'artifices qui commencent à exploser à 7h du matin, et dans une ambiance encore plus conviviale.

 

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Gozo - Festa de Zebbug 11

 

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Une fois les symboles de dévotion exhibés dans le respect des traditions séculaires, de religieux il ne reste peut-être finalement que le prétexte à faire la fête et à jouir, pleinement, avec un plaisir et une innocence enfantine, de l'allégresse contagieuse qui s'empare de tous et qui semble encore le meilleur remède à toutes les crises possibles – quand la religion retrouve le sens premier de son étymologie : « ce qui relie », cette nécessité d'être ensemble, en accord, de réunir la communauté dans un instant hors du temps et de l'espace quotidiens...

 

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1Catherine Garnier et Hélène Duparc, Guide Hachette Évasion “Malte, Gozo et Comino”, 2012 p. 141

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24 octobre 2012 3 24 /10 /octobre /2012 08:28

Après avoir exploré les environs de Żebbuġ, nous décidons d'élargir notre connaissance de l'île de Gozo en diagonale, de la pointe nord-ouest à la pointe sud-est, en passant par le centre.

 

Nous partons tôt le matin pour profiter des heures fraîches ; malgré tout, le soleil monte vite et tape fort, sur ces longues routes et sentiers escarpés sans un brin d'ombre.

 

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Gozo - Dwejra 12

 

Nous traversons Għargb, une localité peuplée surtout d'étrangers et de Maltais en villégiature pendant l'été, le reste du temps plutôt déserte, aux airs de village-fantôme... À la sortie de Għargb, le Craft Village réunit, dans de petites maisons de pierre traditionnelles, les expositions de plusieurs artisans locaux : dentelle brodée et pulls tricotés main, spécialités gourmandes (huiles, confitures et liqueurs), verre soufflé, céramiques et fer forgé... souvent estampillés de la croix de Malte, parfois sans aucun doute fabriqués en Chine (ou ailleurs...) - peu convaincant, à quelques exceptions près : au milieu de ce bric-à-brac pour touristes, la boutique de Katrin Formosa1 se détache pour la qualité de ses poteries et de ses sculptures.

 

Nous traversons ensuite San Lawrenz, où les maisons, aux balcons plus ouvragés, indiquent, sinon une plus grande richesse, du moins un style différent. Le village se prépare pour sa festa annuelle, avec les traditionnelles colonnes de faux marbre, statues de saints, illuminations...

 

Gozo - San Lawrenz 3

 

 

Gozo - San Lawrenz 2

 

Nous arrivons en plein cagnard à la pointe nord-est de l'île, à Dwejra, où les hautes falaises blanches et sédimentées se découpent sur la mer d'un bleu profond au milieu d'une végétation rase et sèche.

 

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L'érosion de la mer produit parfois d'étranges déformations naturelles : l'Azure Window, une arche sur les flots ;

 

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le Blue Hole, une galerie longue de 25 mètres, qui communique avec l'Inland Sea, une petite mer intérieure autour de laquelle s'est organisée une plage très fréquentée par les apprentis plongeurs et les adeptes du bain de soleil ;

 

Gozo - Dwejra 2

 

et le Fungus Rock, un rocher sur lequel pousse le Cynomorium, une herbe médicinale aux multiples vertus :


Gozo - Dwejra 9

 

« Au temps des chevaliers, on l'utilisait dans le traitement des dysenteries et des plaies. Mais on lui prêtait aussi des vertus aphrodisiaques. Une précieuse panacée en tout cas puisque, en 1751, le grand maître Pinto interdit l'accès de Fungus Rock. Une tour surveille encore le rivage. Le Cynomorium était acheminé à cette tour par un câble et l'Ordre s'en réservait la récolte. On murmurait alors que l'herbe précieuse entrait dans la préparation de l'élixir de vie du grand maître, passionné d'alchimie. Vérité ou légende, celui-ci ne mourut qu'à 90 ans et avec une solide réputation de... galanterie. »2

 

Autostop en direction de Victoria, dite aussi Rabat, « capitale » de Gozo située au centre de l'île. À la différence de la citadelle de Mdina, déjà entièrement rénovée, celle de Victoria est encore en restauration et, au milieu des marteaux-piqueurs et échafaudages, elle manque un peu de cachet. On peut tout de même en mesurer le rôle stratégique par la vue à 360 degrés qu'elle offre sur l'île, elle qui abritait la population des villages environnants en cas d'attaques de pirates ; et cette vue de Victoria d'en-haut permet aussi d'identifier des us et coutumes : terrasses existantes mais peu utilisées, à la différence du monde arabe ; nombre encore modeste mais déjà significatif de panneaux solaires ; quartiers en expansion ; routes en chantier... mais les constructions modernes semblent dans l'ensemble respecter l'harmonie architecturale et paysagère, avec des maisons typiquement gozitaines et bien peu d'immeubles exogènes.

 

Gozo 23

 

En descendant de la citadelle, on tombe sur la Pjazza Indipendenza où le marché n'est qu'une série d'étals de chapeaux et souvenirs pour touristes, chers et sans intérêt, tout comme les boutiques alentours. Mais il suffit de s'aventurer un peu plus loin dans les ruelles derrière la place pour réellement apprécier le charme de Victoria, semblable à celui, silencieux et secret, de Birgù.

 

 

L'une des ruelles débouche sur la Pjazza San George, où, à l'un des cafés en terrasse où Gozitains et touristes de passage aiment à se retrouver, nous dégustons, pour un prix dérisoire, une « ftira » (équivalent maltais de la pizza au format individuel) et un « pastizzi », petit chausson de pâte feuilletée farci à la ricotta et servi chaud et fondant.

 

Puis nous rejoignons la rue principale, Triq ir-Repubblika, dite aussi Republic Street, en traversant les Rundle Gardens, des jardins entièrement neufs, joliment aménagés, et agrémentés de sculptures contemporaines, où il fait bon s'asseoir sur un banc et se laisser rafraîchir par l'ombre des feuillages et le murmure de la fontaine...

 

Gozo - Victoria - Rundle Gardens

 

Nous sommes ensuite pris en stop par une famille qui se rend à Qala, sur le versant est de l'île, face à Comino ; la plage de Hondoq ir-Rummien est petite et très fréquentée, mais les rochers alentours sont tranquilles et confortables, et même équipés d'échelles vissées à la roche qui facilitent l'accès à l'eau – une eau délicieuse, agitée par la brise, rafraîchissante, claire et propre... Et si l'on nage un peu le long de la côte, l'on tombe sur une adorable crique et sa grotte, où l'eau est d'une limpidité inouïe, turquoise, traversée par des bancs de petits poissons... le type d'endroits vus et revus en cartes postales et publicités pour agences touristiques dont on doute qu'ils existent vraiment !

 

Mais oui, ils existent, et ils sont faits de l'étoffe du rêve... Sous la voûte de pierre sombre où le remous clapote, s'infitrant dans les moindres recoins cachés dans la semi-obscurité, on se croirait transportés soudain dans L'Île au trésor ou Pirates des Caraïbes ; l'écho des vagues et des gouttes d'eau, qui résonne d'une paroi à l'autre, constellée des reflets pailletés du soleil sur les vagues, me plonge dans la dimension des mythes - et j'imagine Calypso, dont on dit que c'est à Gozo qu'elle a retenu Ulysse prisonnier, envoûter le grand héros par la musique de ces flots enchantés...

 

 

Gozo 33

 

 

1Ceramic Art Gallery, Ta'Dbiegi Xrafts Village - St Laurence GRB 1104 - Gozo – Malta ; Tél : [+356] 2155 3636 / 9942 5490 ; E-mail : gozopotterybarn@gmail.com ; Site internet : www.gozopotterybarn.com


2Catherine Garnier et Hélène Duparc, Guide Hachette Évasion “Malte, Gozo et Comino”, 2012 p. 141

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17 octobre 2012 3 17 /10 /octobre /2012 08:29

Désirant échapper aux stations balnéaires et aux hordes de teen-agers noctambules échouées sur les côtes maltaises, nous avons décidé de séjourner sur la petite (environ 70 km2) île de Gozo, à quelques miles et une demie-heure de ferry seulement de Malte, mais décidément plus rurale, plus calme, et peut-être plus authentique...

 

Et l'arrivée à Gozo est tout simplement magique : porté par les vagues et la brise, le ferry longe la petite île, rase et déserte, de Comino

 

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et pointe vers la façade sud-est de Gozo à laquelle les cultures en terrasse et les maisons blanches agrippées à la roche donnent déjà un petit air de campagne, rustique et franc, simple et chaleureux. Le dôme de l'église de Mgarr se détache majestueusement sur le soleil déclinant, participant de l'atmosphère enchanteresse qui accompagne nos premiers pas sur l'île.

 

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Une fois débarqués, nous traversons d'abord Mgarr, ville portuaire sans grand intérêt si ce n'est qu'elle est le point de connexion avec Malte via le ferry. Là aussi, nous remarquons de nombreux chantiers : routes, ronds-points, ponts, monuments sont en effet construits ou restructurés, principalement grâce à des financements de l'Union Européenne ; les maisons, quant à elles, sont plutôt des villégiatures réformées pour être louées ou vendues à des touristes étrangers sous le nom attrayant de « farmhouses », ou construites par des Maltais émigrés après la Seconde Guerre Mondiale aux USA, au Canada, en Australie et revenus pour les vacances ou pour finir leurs vieux jours sous leur soleil natal. Au-dessus de leurs maisons flotte ainsi souvent le drapeau du pays où ils ont pu, à la sueur de leur front le plus souvent, gagner de quoi fuir à jamais la misère et construire la maison de leurs rêves – des maisons souvent luxueuses, dans le style traditionnel gozitain mais ornées de colonnes de marbre, de balustrades sculptées, de fontaines, de poignées dorées... tous les symboles de ceux qui ont « réussi dans la vie » et peuvent enfin s'offrir le confort dont ils étaient privés quand ils étaient petits.

 

Invités par Marion et Mario, nous allons dîner à Xlendi, sur la côte sud-ouest de l'île, dans un restaurant en terrasse sur le port encerclé de falaises : en dégustant de succulents spaghetti zucchine e gamberetti (courgettes et crevettes), on se croirait quelque part sur la Costiera Amalfitana, au sud de Naples... Et pour ne pas déroger à la tradition italienne, une passeggiata (promenade) s'impose, avec un détour par le glacier artisanal aux mille et un parfums.

 

L'appartement que nous avons loué se situe à Żebbuġ, un charmant petit village d'environ 1500 habitants, tout en longueur, perché en haut d'une colline – la route est escarpée pour y arriver ! Mais l'avantage est qu'il y souffle toujours une petite brise fort bienvenue en ces chaleurs estivales – et la vue y est époustouflante !

 

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Les premiers jours s'écoulent tranquillement, de lecture en sieste dans la pénombre de la chambre rafraîchie par la danse du ventilateur, dîners sur le balcon au crépuscule, et promenades à la découverte des environs de Żebbuġ : un promontoire offrant une vue splendide sur le soleil couchant et ses tonalités déclinant à grande vitesse dans une explosion d'ors et de rouges sur fond strié d'un camaïeu de bleus ; un plateau désert, entouré de champs et d'herbes sauvages ; le phare de Gondran, magnifique point de vue, qui éclaire la nuit de son fanal ; les salines de Għajn Barrani et leur quadrillage géométrique en bord de mer ; la plage de Xwejni, presque déserte aux heures matinales, sauf quelques bancs de poissons délicatement colorés qui déambulent entre les récifs de corail ; la ravissante crique de Wied-il-Ghasri, où je fais ma première (et douloureuse) rencontre avec l'une des nombreuses petites méduses qui peuplent les eaux maltaises...

 

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Ces excursions nous donnent l'occasion d'observer la configuration de l'agriculture et du monde rural, étonnamment productifs dans un environnement aussi aride, envahi par les chardons secs, le fenouil sauvage, les cactus et peuplé de rats qui surgissent furtivement à la tombée de la nuit : malgré tout, tomates, oignons, pommes de terre, courges, courgettes, aubergines, melons, pastèques, figuiers, vignes, poussent partout, gorgés de soleil et nourris par les pluies du printemps et un savant système d'irrigation hérité de l'occupation arabe... au VIIIè siècle – un savoir-faire ancien, à l'image de cette agriculture encore traditionnelle, peu mécanisée, pratiquée davantage pour le marché local que pour l'exportation, et désertée par les jeunes générations, qui délaissent les champs pour la ville et se tournent vers d'autres franges du marché de l'emploi.

 

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Nous avons l'occasion de discuter de ces évolutions récentes avec les Gozitains qui, apitoyés sans doute par nos silhouettes en plein cagnard, s'arrêtent très facilement sur le bord de la route pour nous prendre en stop – moyen de locomotion que nous avons adopté pour ne pas dépendre du bus (service excellent, mais un trajet seulement par heure) et surtout pouvoir échanger davantage avec les locaux, qui revendiquent fièrement leur appartenance à Gozo et leur différence des Maltais dans les us et coutumes, la langue, etc... - différence que nous ne percevons pas bien, mais qui pour eux est évidente et assumée : au point que l'île est affectueusement surnommée la « République de Gozo » par les Maltais.

 

« It was a very small island. But it was an island that protected its privacy. Even a mild invasion of tourists couldn't change that. They were friendly to strangers but didn't tell them anything until they knew who they were and what they wanted. A Gozitan would deny knowing his own brother until he knew who was doing the asking. »1

 

Un monde à part, replié sur ses cultes et traditions, ses habitants taciturnes et discrets, ses villages fantômes, où la modernité peine à franchir la barrière de la mer et de cet attachement dévot à ce qui a toujours été et qui est et sera – pour combien de temps encore ?


1“C'était une toute petite île. Mais c'était une île qui protégait sa privacité. Même une invasion pacifique de touristes ne pourrait rien y changer. Ils étaient amicaux envers les étrangers mais ne leur disaient rien tant qu'ils ne savaient pas qui ils étaient et ce qu'ils voulaient. Un Gozitain nierait connaître son propre frère avant de savoir à qui il a affaire.” A.J.Quinnell, Man on fire, Orion Books, 1980, pp. 141-142

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