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Samedi 25 mai 6 25 /05 /Mai 12:24

Re-belote. Une semaine après « Mud », je ne peux m’empêcher de nouveau de vous faire part d’un coup de cœur cinéphile (et il mérite cet adjectif même s’il s’agit d’un film grand public). Et, bien que je me sois, là aussi, laissée emporter par l’histoire, et l’intrigue menée de main de maître à un rythme ajusté, cette fois, pas moyen de ne pas établir en permanence des liens avec ma thèse : on y parle portugais, et il y est question, entre autres, d’émigration/immigration, de racines et de déracinement, d’intégration et de déchirement, de deuxièmes (et même troisièmes !) générations, de la trilogie famille, travail, patrie, d’escalier et d’ascenseur (social), d’identité(s) - nationale(s) -, de mariages intra/inter-ethniques, de doubles cultures et de conflits générationnels...

Mais rassurez-vous : rien à voir avec un travail universitaire, même si la fibre sociologique permet d’apporter des éclairages qui densifient ce qui ne serait autrement qu’une simple comédie. Car sous ses apparences (délibérément) caricaturales, « La Cage Dorée » de Ruben Alves est un film plein de justesse et de finesse, qui touche des fibres sensibles et entre en résonance avec le vécu intime de millions d’entre nous.

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José (Joaquim de Almeida) et Maria (Rita Blanco), un couple d’immigrés portugais, ont toujours tout fait, depuis leur arrivée en France en 1969, pour s’intégrer : Maria est la concierge dévouée d’un élégant immeuble haussmanien du XVIème arrondissement parisien, qui bichonne les rosiers de Madâme Reichert (Nicole Croisille), s’occupe des enfants du couple débordé du troisième et brique avec énergie rampe d’escalier, vitrages et robes de grands couturiers ; José est un ouvrier hors pair, maçon chevronné et chef de chantier solidaire. Ils vivent dans la petite loge de l’immeuble, avec leurs enfants Paula (Barbara Cabrita) et Pedro (Alex Alves Pereira), unis au quotidien par une tendre complicité et par le projet de retourner un jour vivre au Portugal.

À force de travail, d’épargne, de modestie et de discrétion, la famille Ribeiro est devenue l’exemple de ce que l’on considère comme « l’immigration réussie » : ne pas se faire remarquer, vivre avec humilité, travailler, travailler, et encore travailler, quitte à se faire marcher sur les pieds. « Trop bons, trop cons », plaisante Lourdes (Jacqueline Corado), la sœur de Maria.

Et elle ne croit pas si bien dire : quand José hérite de la maison familiale au Portugal et que les Ribeiro songent à quitter Paris, tout le petit monde qui gravite autour d’eux, craignant de perdre les précieux services qui lui ont été rendus depuis trente-deux ans, manigance à tout-va pour les empêcher de partir.

Pris en tenaille entre le désir de rentrer au pays pour une retraite dorée en exauçant enfin leur rêve de propriété, et la culpabilité à l’idée de lâcher ceux qui semblent avoir tellement besoin d’eux, José et Maria hésitent, tergiversent, divergent... jusqu’à découvrir la supercherie, et se venger de toutes les humiliations subies, de toutes les couleuvres avalées, de tous les mensonges déglutis.

Mais quand Paula leur annonce avoir pour petit ami Charles (Lannick Gautry), le fils de Monsieur Caillaux (Roland Giraud), le patron de José, l’affaire se complique et les certitudes s’écroulent : émerge alors le profond dilemme de l’immigré, partagé entre sa terre d’origine et son pays d’adoption, qu’il voudrait pouvoir fusionner dans un ici-et-là réconciliateur et utopique que même les nouvelles technologies ne parviennent pas à créer. Trouver sa place et rester soi-même quand l’on est propulsé dans un ailleurs méconnu (qu’il soit géographique, économique ou culturel) est un difficile exercice d’équilibriste, comme les personnages l’apprennent à leurs dépens.

À ce déchirement s’ajoute celui du fossé social qui sépare le patron de l’ouvrier, la bourgeoise de la concierge, parents et beaux-parents réunis par une fragile alliance amoureuse qui pousse les uns à emprunter maladroitement ses codes et ses petites manières à la bonne société, et les autres à tomber les masques d’une éducation polissée (à l’image de Chantal Lauby, parfaite en bobo délurée mettant allègrement les pieds dans le plat – de beignets de bacalhau bien sûr).

À sa manière, « La Cage Dorée » est un pamphlet qui dénonce les hypocrisies d’une société dont les paliers, exacerbés en temps de crise, restent isolés les uns des autres par un ascenseur social en panne que le happy end ne masque que partiellement. Les scènes burlesques et les répliques cinglantes ne sont donc pas dénuées d’une portée engagée, fruit d’une réflexion mûre et sensible sur une problématique qui inquiète aujourd’hui la France, terre d’asile et de métissage.

Le scénario intelligent et savamment construit est porté par le jeu parfait des acteurs, qui foncent dans le stéréotype à pleins gaz quand il le faut (morue, football, crucifix, main de Fatima, accent chuintant... tout y est !), mais savent instiller de la subtilité par petites touches discrètes, quand ils n’explorent pas, comme les protagonistes, toute une palette d’expressions et de sentiments : Maria, pleine de grâce, est lumineuse, douce et chaleureuse comme une gorgée de porto, loin de la concierge farouche incarnée avec brio par Josiane Balasko dans « L’élégance du hérisson ».

Si l’on peut en effet remarquer avec ce dernier (par ailleurs plutôt raté) des similitudes frappantes (une humble concierge, des bourgeois hautains, un Asiatique raffiné, une géographie sociale chamboulée), l’effet en est très différent : pétillant, cocasse, émouvant, « La Cage Dorée » est un film sans prétention et pourtant, il dessine une vaste fresque où la part d’ombre, sublimée par un fado magistral, tissée d’une saudade intense et poignante, se niche derrière la légèreté d’un déjeuner de plein air sur les bords du Douro...   

Comme dans « Intouchables » et « Les femmes du sixième étage », grands succès du box-office français de 2011, les extrêmes se rejoignent ici grâce au rire et à la fiction ; mais, dans la réalité, y aura-t-il un dépanneur assez habile pour réparer la mécanique rouillée d'un engrenage bloqué ?

Par Passerelle - Publié dans : On tourne !
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Jeudi 16 mai 4 16 /05 /Mai 22:13

Concentrée dans la difficile et laborieuse rédaction de ma thèse de doctorat, il y a bien longtemps que je n’ai rien publié sur ce blog... Pas vraiment le temps, mais surtout pas la tête à ça, toute mon énergie d’écriture étant absorbée par cette tâche académique ardue – et s’il y a encore quelques lecteurs qui suivent la Passerelle, je les prie de bien vouloir m’en excuser : je reviendrai, c’est promis, quand j’aurai terminé cette longue gestation et accouché d’un beau bébé qui ira reposer tranquillement sur les rayons de quelque bibliothèque universitaire...

En attendant, je ne peux cependant pas m’empêcher de faire un saut ici, juste le temps d’écrire quelques lignes pour vous recommander chaudement, vivement, fortement, un très beau film que j’ai eu l’occasion de voir hier soir et qui m’a permis de voyager de nouveau loin, très loin, en quittant l’horizon limité de mon écran d’ordinateur pour rejoindre celui, infini, du Mississippi.    

 

http://cdn-premiere.ladmedia.fr/var/premiere/storage/images/racine/film/mud-sur-les-rives-du-mississippi-2721304/43575460-23-fre-FR/MUD-Sur-les-Rives-du-Mississippi_portrait_w193h257.jpg

Dès le début du film, j’ai été tellement happée que j’en ai complètement oublié ma thèse (ceux qui me connaissent bien, et ceux qui ont déjà écrit une thèse avant moi, savent que c’est presque chose impossible !), me laissant emporter par le flot tourbillonnant du plus fascinant fleuve d’Amérique du Nord, et les remous d’une intrigue surprenante.

 

 

Au cœur des bayous de l’Arkansas, deux jeunes garçons, Ellis et Neckbone, découvrent au cours de l’une de leurs escapades clandestines un homme réfugié sur une île déserte : les deux têtes brûlées au grand cœur tombent aussitôt sous le charme de ce Robinson Crusoé affamé et un peu paumé et décident de lui venir en aide en lui apportant des vivres et du matériel.

Dégourdis, les deux gamins ont tôt fait de découvrir la raison pour laquelle celui qui se fait appeler Mud se cache dans la forêt : il attend la belle blonde dont il a tué le bad boy-friend dans un accès de rage amoureuse, pour s’échapper avec elle sur un bateau qu’il veut remettre à flot avec l’aide de ses jeunes acolytes.

Sous l’emprise charismatique de ce mystérieux mentor, Ellis et Neckbone ficèlent, à l’insu de leurs parents et de la police, un plan pour réunir les deux tourtereaux et leur permettre de s’enfuir en secret. Mais c’est sans compter les tueurs à gages embauchés pour retrouver Mud et l’éliminer à n’importe quel prix... dont ils devront déjouer la vigilance en s’embarquant dans une aventure qui les dépasse, mais qui va faire d’eux des héros en herbe.

Rite iniatique, éducation sentimentale, « Mud – Sur les rives du Mississippi » raconte le passage à l’âge adulte de deux adolescents en pleine turbulence hormonale, frappés de plein fouet par l’entrée dans la maturité et les masques qui tombent avec la vérité, mais qui voudraient bien croire encore un peu aux contes de fées...

L’amour peut-il durer toujours ? C’est la question qui sous-tend ce film, qui pouvait glisser facilement vers le mélodrame romantique sudiste, avatar contemporain d’Autant en emporte le vent... Mais Jeff Nichols, le réalisateur, esquive l’écueil avec brio, et s’il évoque bien les bouleversements d’un monde qui s’écroule (tel la maison sur le fleuve, démontée planche par planche), c’est en larguant les amarres du traditionnel cinéma hollywoodien pour apporter une bouffée – que dis-je ? une bourrasque ! - d’air frais et de liberté.

L’ardeur trépidante des deux garçons, le bronzage tatoué de Mud, le rythme soutenu de l’intrigue alimentée à bon escient par des piqûres de suspens et d’action savamment distillées, les envolées d’oies sauvages et les échappées de la caméra embrassant l’immensité sont autant de petits bonheurs qui vous secouent le cœur et vous donnent la bougeotte – l’envie d’attraper un sac à dos et de partir illico vers ces contrées sublimées par la photographie d’Adam Stone...

... pour tomber dans les bras de Matthew McConaughey (Mud), aventurier basané, campant avec talent un prince charmant transi en cavale. Mais s’il est un éloge à tisser, c'est celui de Tye Sheridan (Ellis) et Jacob Lofland (Neckbone), qui crèvent l’écran de leurs émois esquissés tout en finesse et de leurs regards qui percent et mettent à nu, et que nous saluons en attendant de les revoir bientôt dans d’autres rôles où ils pourront explorer plus loin encore l’immense palette de leur jeu d’acteurs.

Quant aux acteurs secondaires, ils ne sont pas en reste, peuplant le fond de cette fresque qui donne à voir une Amérique profonde et méconnue, où l’accent d'un anglais chaloupant se mêle aux mélodies mélancoliques d’un blues entonné à la tombée du soir, quand les filles vont racoler au bar, les gars sortent avec leurs pick-ups et les enseignes des motels s’allument en même temps qu’une explosion de couleurs pourpres à l’horizon...

Un univers qui n’est pas sans me rappeler l’Amazonie et ses crépuscules flamboyants, ses canopées luxuriantes, ses igapós miroitants, ses habitants humbles et accueillants, et la grande leçon de vie qu’elle charrie dans ses eaux.

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Par Passerelle - Publié dans : On tourne !
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Mercredi 5 décembre 3 05 /12 /Déc 08:05

La culture de Malte, comme sa langue au carrefour entre Orient et Occident, Nord et Sud, se reflète dans les étals des commerces et dans les assiettes, où toutefois dominent les produits typiquement méditerranéens  : fruits (pêches, figues, pastèques, melons, prunes) et légumes (tomates, aubergines, courgettes, poivrons...) gorgés de soleil, fromages de chèvre, olive sous toutes ses formes, poissons (en particulier le lampuka et le pixxispad (espadon)) et fruits de mer, gibier (dont LA spécialité maltaise : le ragoût de lapin (stuffat tal-fenek), mijoté dans une sauce au vin), ail, herbes aromatiques, légumes secs (pois chiches, fèves, lentilles, haricots..) et fruits secs (amandes, raisins, figues, dattes...).

 

Lampuka

  Lampuka

Stuffat tal-fenek Stuffat-tal-fenek

Certains sont produits localement, mais la plupart sont importés d'autres pays de la Méditerranée : Grèce, Espagne, Portugal, pays du Maghreb, et Italie principalement – je retrouve donc nombre de marques et produits qui me sont si familiers depuis mon séjour dans la Péninsule, et qui côtoient, dans une co-habitation pour le moins curieuse, les produits typiquement anglais dont la consommation remonte probablement à l'époque de la domination britannique...

 

De l'Italie, et en particulier de la Sicile, toute proche, les Maltais ont adopté une consommation de pasta et de pizza fréquente, sous leur forme simple ou enrichie, comme les ravjuli, ou la timpana, une sorte de pasta al forno (gratin de pâtes) dense et chargée ; les bragioli, des paupiettes de veau mijotées ; les kannoli, sur le modèle des succulents cannoli siciliens, des rouleaux de pâte sablée frite et farcie d'un mélange de ricotta et de fruits confits (si vous passez par là, ne manquez pas ceux de Busybee[1], les meilleurs de l'île paraît-il – je m'en suis d'ailleurs léché les doigts...).

 

Timpana

 

Timpana


Bragioli

 

 Bragioli


Kannoli

 

Kannoli 


  … et, comme tous les peuples méditerranéns, un goût pour les antipasti (petits hors-d'œuvres précédent le repas en guise d'apéritif) : hobz biz-zejt (tartine de pain frottée de pulpe de tomates, garnie de câpres, d'oignons, de thon et de menthe et arrosée d'huile d'olive, semblable à la bruschetta) haricots blancs au poivre, olives farcies, galletti (petit crackers salés) à tremper dans des dips (purée de fève, hummus, caviar d'aubergine, pâte de tomates séchées aux noix de cajou...), et les typiques gbejniets, de petits fromages ronds, de brebis ou de chèvre, souvent roulés dans le poivre, délicieusement frais et piquants, que l'on conserve dans l'huile ou le vinaigre.

 

Hobz-biz-zejt  

 

Hobz biz-zejt


Galletti

 

Galletti 

 

Gbejniet 

 

Gbejniets 

 

L'influence orientale, quant à elle, transparaît davantage dans les desserts, parfumés de miel et d'amande : les qaghaq tal-ghasel, des couronnes au miel fourrées à la figue ; les imqarets, des pâtes frites, parfumées à l'anis et fourrées de dattes, servies chaudes par des marchands ambulants ; le helwa tat-tork, une pâte de sésame sucrée, souvent agrémentée d'amandes ou de pistaches entières, qui se déguste langoureusement à la petite cuillère ; le qubbajt, nougat au caramel noir ou à la pâte d'amandes, héros des festas de village. 

 

Qaghaq tal-ghasel

 

Qaghaq tal-ghasel

Imquaret

Imqarets

 

Les Maltais sont au fond des bons vivants - la preuve en est dans les portions plus que généreuses, et l'ordre des plats, abondants, qui suit la plupart du temps la séquence italienne : antipasti (mises en bouche), primo piatto (soupe, pâtes ou risotto), secondo piatto con contorno (viande, volaille ou poisson avec légumes, salade et/ou pommes de terre), dolce (dessert), frutta... On apprécie donc en fin de repas le petit verre de liqueur que les Maltais ont coutume de servir pour faciliter la digestion, et prolonger la danse des saveurs sur les papilles : une goutte de limuncell (cousin du limoncello amalfitain), un doigt d'amaretto, ou encore une de ces liqueurs de fabrication locale à partir des fruits de l'île (miel, amandes, figues, orange sanguine, mais aussi, plus exotique, ħarruba (caroubier), rummiena (grenade), et, ô délice !, bajtra (figue de barbarie)).

 

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Bajtra

 

Mais ce que les Maltais semblent préférer, ce sont des casse-croûtes à manger sur le pouce, dans la rue ou assis à une terrasse de café, avec une bière ou un cappuccino, à toute heure du jour et de la nuit : la ftira, une sorte de petite pizza, le pastizzi, un petit chausson de pâte feuilletée farci à la ricotta ou à la pâte de petits pois ; le qassatat, une tourte de pâte brisée fourrée elle aussi à la ricotta, ou au cottage cheese et épinards – tous servis chauds à s'en brûler le palais, à peine sortis du four, fondants et croustillants sous la dent.

 

Pastizzi

 

Pastizzi

 

Qassatat

Qassatat

 

Si les fast-foods ont bien sûr fait leur entrée à Malte et se multiplient comme les petits pains à hot-dogs et hamburgers qu'ils servent dans leurs réduits empestant la friture, séduisant les jeunes générations en mal d'américanisation, les petits restaurants familiaux du type trattoria et les modestes commerces traditionnels ont la vie dure : l'on trouve ainsi peu de grands hypermarchés, en particulier à Gozo où les habitants continuent à se fournir à la petite épicerie locale, ou auprès des commerçants ambulants qui traversent les villages en s'arrêtant à chaque pâté de maison et préviennent de leur arrivée par de tonitruants coups de klaxon : les habitants peu mobiles et aux consommations modestes (les personnages âgées principalement) peuvent ainsi se fournir quotidiennement, et faire aussi un brin de causette avec le vendeur et les voisins groupés autour de la camionnette – plus qu'un simple achat, un moment convivial de socialisation. C'est ainsi que nous découvrons comment nous fournir en poisson, nous qui nous étonnions de ne pas trouver de poissonnerie parmi les commerces de Gozo (mais les Maltais en consomment de toutes façons peu) ; une autre camionnette passe de maison en maison avec des fruits et légumes et des produits de première nécessité ; et le pain (le hobza, une miche campagnarde, comme dans le Sud de l'Italie, ou du pain de mie, comme en Angleterre, le plus souvent pré-tranché) est livré chaque matin dans les sacs suspendus aux poignées de portes – indice d'une vie qui se mesure encore à l'échelle locale, avec un tissu social dense qui permet de maintenir des liens et de n'oublier personne : plus que la fameuse diète méditerranéenne, ne serait-ce pas cela le secret de la longévité des méridionaux ?


Hobza

 

 Hobza



[1]    Busybee, 30, Ta` Xbiex Seafront - Msida, MSD 1513 – Malta ; Tel: [+356] 2133 1738 ; E-mail : info@busybee.com.mt ; Site internet :

www.busybee.com.mt

 

 

Par Passerelle - Publié dans : Papilles & Pupilles
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Mercredi 28 novembre 3 28 /11 /Nov 08:11

Chaque été, des cargaisons entière d'adolescents viennent « étudier » l'anglais à Malte, où le climat et les plages sont, il faut l'avouer, plus attrayants pour un summer course qu'au Royaume-Uni.

 

Malte conserve en effet de l'époque de la domination britannique (1814-1964) un important héritage culturel et linguistique : l'anglais est ainsi inscrit dans la Constitution de la République de Malte comme « langue officielle », les lois sont donc promulguées aussi bien en maltais qu’en anglais et l'anglais est une langue de communication privilégiée, notamment dans l'industrie du tourisme, l'une des plus importantes sources de revenus de l'économie maltaise ; et la plupart des habitants sont capables de s'exprimer dans un anglais plus ou moins courant, les jeunes générations tendant même à délaisser le maltais pour parler anglais avec leurs propres enfants, qu'elles inscrivent dans des écoles privées anglaises – imitées par certains, blâmées par d'autres, mais convaincues probablement de miser sur un avenir global.

 

Néanmoins, les Maltais s'expriment plus spontanément dans leur propre langue, le maltais, par ailleurs seul reconnu dans la Constitution comme « langue nationale », dont l'usage est encouragé par la Loi sur la langue maltaise de 2003 comme « élément fondamental de l'identité du peuple maltais ».

 

Mais avant de pouvoir être ainsi pleinement reconnue et valorisée, la langue maltaise a longtemps été l'objet d'âpres disputes entre les différents camps, politiques et culturels, qui avaient fait de Malte un pion dans leur jeu d'influences :

 

« […] les Britanniques imposèrent unilatéralement leur langue et accaparèrent tout le pouvoir politique et économique. Presque tout le XIXe siècle vit la montée de fortes revendications nationalistes. La vie intellectuelle maltaise fut marquée par un mouvement «sémitisant», ce qui se traduisit par une sorte de nationalisme arabophone, favorable aux emprunts tirés de l'arabe classique. Non seulement, la langue maltaise acquit une littérature, mais apparurent aussi les premiers travaux de lexicographie. En même temps, d'autres mouvements nationalistes encouragèrent plutôt la promotion de l'italien considéré comme plus apte que le maltais pour résister à l'anglais. […] De leur côté, les Britanniques croyaient pouvoir détacher Malte de la sphère d'influence italienne en imposant l'anglais dans les écoles et l'administration publique. En même temps, les revendications en faveur du maltais servaient les ambitions britanniques, car ses partisans étaient en général opposés à l'impérialisme linguistique italien, sans s'opposer à l'anglais[1]

 

La langue maltaise avait alors le statut de parent pauvre et n'était utilisée qu'oralement, au quotidien -  seuls l'italien et le latin, puis l'anglais, avaient le statut de langue écrite ; il fallut attendre le début du XXè siècle et l'action de Mikiel Anton Vassalli, considéré depuis lors comme « le père de la langue maltaise », pour que le maltais soit normalisé ; 1924, pour que l'alphabet maltais soit accepté et reconnu par les Maltais eux-mêmes ; 1933, pour que le maltais et l'anglais deviennent les langues officielles ; 1934, pour que l'écriture officielle maltaise soit adoptée (sur la base d'un alphabet mis au point une dizaine d'années auparavant par l'Union des écrivains maltais) et l'enseignement du maltais commence à être dispensé ; 1974, et la Constitution de la République de Malte, pour que le maltais soit reconnu comme langue nationale ; et 2004, date de l'entrée de Malte dans l'Union Européenne, pour que le maltais soit reconnu comme l'une des langues officielles de l'U.E.

 

La langue maltaise est ainsi le fruit de l'histoire et de la géographie de l'île : des siècles d'occupation étrangère, et l'accueil de toutes sortes de populations venues des quatres coins du monde, ont contribué à la modeler, la transformer, l'enrichir de toutes sortes de phonèmes et de vocables.

 

Le maltais est donc aujourd'hui l'une des rares variantes de l'arabe dialectal transcrit en alphabet latin, ce qui a donné un mélangue linguistique curieux (au point que Dieu est mentionné lors de la messe catholique sous le nom d' « Allah » !) : on retrouve les sons rauques et la respiration de l'arabe maghrébin, auxquels se sont mêlés la mélodie de l'italien et du dialecte sicilien, et même quelques interjections napolitaines.

 

Car l'italien, dans sa version méridionale principalement, est aussi très présent à Malte, et la plupart des habitants sont capables, sinon de le parler, du moins de le comprendre, du fait des nombreux échanges, historiques et actuels, avec l'Italie voisine ; mais aussi, parce que pendant longtemps, seules la Rai et les chaînes de télévision italiennes étaient transmises à Malte, qui ne possédait pas encore d'industrie audiovisuelle : des générations entières de Maltais ont donc grandi en absorbant l'italien de la télévision, avant que les chaînes maltaises ne fassent leur apparition.

 

Aujourd'hui, l'anglais semble, à Malte comme ailleurs, prendre de plus en plus d'ampleur, avec la puissance d'une lingua franca internationale porteuse des innovations du monde globalisé ; mais le maltais a su trouver sa place, dans ce carrefour babélien et stimulant de langages qui se tressent et se fondent en une musique douce à l'oreille, à la cadence envoûtante et pleine de vie – et, tel une plante qui aurait enfin fixé ses racines dans le sol, il semble vouloir grandir encore en se nourrissant de tous ces mots et expressions venus de loin...



[1]    Source : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/malte.htm

Par Passerelle - Publié dans : Détours de Babel
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Mercredi 21 novembre 3 21 /11 /Nov 08:41

Placée sous l'emblème de la George Cross, qui orne son drapeau rouge et blanc, Malte conserve avec son ancien tuteur, le Royaume-Uni, une relation ambivalente qui oscille entre une vassalité déguisée et des sursauts de souveraineté aux inflexions âprement nationalistes.

 

L'occupation anglaise de l'archipel de Malte, considéré comme une colonie britannique par la Couronne à partir de l'occupation des troupes en 1814 jusqu'à la déclaration de l'indépendance en 1964, a en effet laissé de nombreuses traces, profondément inscrites, dans la culture maltaise.

 

Après avoir vécu deux ans au Royaume-Uni, certains détails nous sautent aux yeux comme un écho familier ; la multitude d'Anglais qui viennent chaque année en vacances sur l'île doivent finir par se sentir un peu chez eux – à quelques averses près...

 

Les vestiges les plus visibles, à chaque coin de rue, sont les cabines téléphoniques et les boîtes aux lettres rouges marquées par la Couronne britannique :

 

Malte - Mdina 15

 

L'urbanisme a par endroits tout d'un borough londonien, avec son enfilade de « maisonnettes » (comme on les appelle à Londres) toutes identiques, collées les unes aux autres, précédées par un jardinet et une allée de gravier parfois peuplés de nains de jardins ; le balcon de bois maltais y remplace la bow-window, mais l'esprit de ces quartiers résidentiels de banlieue anglaise reste le même.

 

Malte - Kalkara 4

 

Comme vous pouvez le voir sur ce panneau de signalisation, les voitures ont le volant à droite et l'on conduit du côté gauche, le code de la route suivant le modèle britannique – aux risques et périls des touristes désorientés !

 

Les CCTV (caméras de vidéo-surveillance) abondent, parfois aux endroits les plus incongrus.

 

Dans les rayons de supermarchés, les chocolats Cadbury's, les digestive biscuits, le cheddar, la Worcestershire sauce,le corned-beef, les ingrédients exotiques pour cuisine indienne ou thaï, les tomato beans, le pain de mie... directement importés du Royaume-Uni côtoient les produits locaux ou importés d'Espagne, d'Italie ou du Maghreb.

 

Et les consommations en boisson vont davantage vers le thé (« wanna cuppa ? ») que vers le café, et vers la bière que vers le vin, pourtant boisson pluriséculaire des pourtours de la Méditerranée.

 

La législation est basée sur la common law et non sur le droit romain ou la charia, comme c'est le cas dans la plupart des pays méditerranéens.

 

Enfin, l'anglais est omniprésent dans la vie quotidienne : signalisations, journaux, télévision, radio, livres, dépliants... presque toutes les publications, à moins d'avoir un caractère strictement local, sont bilingues maltais-anglais, les deux langues officielles reconnues comme telles par la Constitution de la République de Malte ; les habitants maîtrisent tous plus ou moins l'anglais comme une deuxième, voire première, langue, et ce dès le plus jeune âge – au point que les chaînes de télévision en anglais ne proposent pas de sous-titres.

 

Mais les Maltais n'en sont pas moins farouchement attachés à leur langue, qui a fait l'objet d'âpres disputes et de multiple influences avant de devenir le fascinant mélange d'arabe, d'italien, et de dialectes méditerranéens dont je vous reparlerai ailleurs.

Par Passerelle - Publié dans : Incongruités
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